Interview de Richard Beugné: quand le noir se met au vert

Richard BEUGNÉ est auteur de fictions et de documents (Jeunesse et adultes), et animateur d’ateliers d’écriture (titulaire du DUAAE de l’université Paul Valéry de Montpellier). Il animera à Concots (Lot), le stage « Le noir se met au vert » du samedi 20 octobre 2018 au lundi 22 octobre 2018, dans un village typique du Causse du Quercy. À partir de prises de notes sur le terrain, d’interviews d’habitants, il s’agira de s’inspirer du génie du lieu pour débrider son imagination.

Nous sommes allés à sa rencontre et nous explique notamment la différence entre un roman noir et un polar.

 

L’Inventoire : Vous animez pour la première fois un atelier dans le cadre d’Aleph-écriture. Celui-ci se déroule dans un lieu que vous avez choisi. Pourquoi ce lieu ? Que vous permet-il d’explorer avec les participants ?

Richard Beugné : Ce sera la première fois, effectivement, que j’animerai un atelier par l’entremise d’Aleph-écriture, à Concots. Mais je suis loin d’être novice en animation d’atelier d’écriture. Mes premiers pas en cette matière remontent à 2009 et c’était déjà un atelier qui s’intéressait au « lieu ». Il s’intitulait d’ailleurs DIRLICI (voir, par exemple ici ce lien).

Partir d’un lieu me semble donc une bonne manière de s’ancrer dans le réel, par l’observation, la mobilisation des sens et de l’esprit, mais aussi d’aller au-delà des apparences et d’y puiser des sources d’inspiration. Pour mon prochain atelier, j’ai donc choisi un lieu qui m’est cher (le village de Concots, dans le Lot, sur le Causse du Quercy), et qui recèle, par sa géographie, son architecture, son histoire, sa beauté rude et mystérieuse, voire inquiétante… ) tout un potentiel à « exploiter ». Je pourrais résumer cela par une notion ancienne, celle du « génie du lieu ». En l’occurrence, mon atelier s’intitulant Le noir se met au vert, on pourrait parler de « mauvais génie du lieu ». On comprendra peut-être mieux si je dis que ma proposition est d’écrire une nouvelle noire où le paysage, la géographie, et plus particulièrement les éléments du décor (la tour médiévale, le puits du seigneur, le lac, les falaises, les gouffres, les forêts profondes, les chemins creux, les cabanes de pierres sèches, le tout proche village de Saint-Cirq Lapopie, l’un des plus beaux de France, où André Breton, le pape du surréalisme, possédait une maison…) joueront un rôle clé. Je souhaite donc que l’on explore cela durant ces trois jours d’écriture.

Village de Concots

 Vous êtes écrivain de polar pour adultes et auteur jeunesse, quelle est votre démarche pédagogique et artistique dans le cadre de cet atelier ?

J’ai la chance d’avoir été publié dans la Série noire, effectivement, mais ce roman, Les Confessions de Nono Crobe, est plutôt un roman noir qu’un polar. Il n’y a pas d’enquête ni même d’intrigue policière, mais néanmoins un climat, une ambiance, et à défaut de suspense, une interrogation du lecteur jusqu’à une révélation…

Ce qui m’intéresse, en effet, c’est d’entrer dans la peau d’un (ou plusieurs) personnages et essayer de retranscrire leur intériorité, y compris dans ce qui s’y produit de négatif, essayer de les comprendre même s’ils sont bien différents de moi (voire borderline, pour ne pas dire monstrueux) mais aussi de saisir les circonstances dans lesquelles ils évoluent et qui constituent le terreau où leur personnalité prend racine et grandit…

Autrement dit, il s’agit de la vie sociale, avec ses règles et sa morale,  sa prégnance sur l’humain. Ma démarche sera donc de mettre les « écrivants » en situation d’élaborer et finaliser une histoire (on pourrait dire un fait divers) dans un contexte géographique et social où « le mauvais génie du lieu » aura un impact fort sur l’action, un peu comme s’il y avait de l’inéluctable dans les faits qui s’accomplissent, comme si le fatal était préécrit dans le paysage, comme si, même loin de la ville et des foules, la nature humaine ne pouvait échapper au « côté noir de la force »… Il ne s’agit pas de sombrer dans la caricature ni dans le pathos. C’est pourquoi je proposerai une démarche rigoureuse dans l’élaboration du texte, d’abord par une documentation, une prise de notes sur le terrain, puis par un travail rédactionnel qui ira vers l’épure jusqu’à une écriture « à l’os ». Pour autant, on oubliera pas de distancier le propos par le recours à l’humour (noir), l’invention sémantique et linguistique au travers des procédés qui pourront être oulipiens ou plus traditionnels (néologisme, calembours, faux proverbes, citation réelle ou inventée, volapuk, argot, invention de parler vernaculaire, tics de langage…)

Les deux sont-ils intimement liés ? (l’atelier est-il une forme de geste artistique)

Le texte, c’est le mot et la chose, selon moi intimement mêlés. J’entends par là que le fond et la forme sont liés indissociablement. C’est sur ce chemin-là que je veux « guider » les participants. Le geste artistique, si geste artistique il y a, sera donc l’expression propre de l’écrivant, la recherche de son propre style, de sa propre voix.

L’atelier, à mon sens, aura pour but de faire naître ce qui se trouve déjà en chacun de nous. La méthode sera une espèce de maïeutique transposée dans un univers sombre. C’est dans cet esprit d’échange et de dialogue que je souhaite favoriser chez le participant l’émergence de ressources déjà en germe chez lui. Paradoxalement, c’est pour cela qu’un cadre sera posé à travers une consigne dont le but est de réduire le champ infini du possible et de la littérature. Je veux parler ici du célèbre oxymore de la « contrainte libératrice »…

Sur quelle thématique porte cet atelier ?

Il n’y a pas  de thématique à proprement parler. Il s’agit plutôt de s’inscrire dans un genre sans pour autant s’y limiter. Écrire du noir ne veut pas dire que l’on entre dans des cases. Il y a aussi du noir dans la blanche. L’écrivain américain David Vann ou le français Régis Jauffret traitent de sujets profondément noirs. Pour autant, ils échappent aux lois des genres.

Qu’est-ce que les participants seront amenés à travailler essentiellement ?

Mon idée première est de les mettre en situation d’avancer progressivement, étape après étape, et de construire insensiblement leur « histoire » en passant du plus basique (la notation brève, la captation d’un réel, la mobilisation des sens, l’écoute et l’observation) à la construction d’un récit grâce à des outils narratifs (bible d’écriture, synopsis, scénario) jusqu’à l’élaboration d’une fiction qui sera nourrie par le brain-storming  (recherche langagière, échange avec les autres,  mise en commun des idées, retours de l’animateur…).

Apprendra-t-on les codes du polar ou à construire une mini-fiction, une nouvelle, un roman ?

Je ne pense pas que le temps imparti (18 heures) durant ces trois jours soit suffisant pour le consacrer à la théorie. Je n’ai d’ailleurs pas la prétention ni sans doute la capacité de l’enseigner, mais je proposerai une méthode pragmatique au fil de laquelle l’écrivant en action aboutira à un texte finalisé. Cela n’empêchera pas d’évoquer ce qui fait qu’une nouvelle est dite « noire » (je m’appuierai pour cela sur Elmore Leonard et ses 10 règles d’écriture, ou bien sur Les 19 lois du bon polar, selon Borges, sans pour autant en faire un catalogue de contraintes absolues. Mon but est avant tout de donner des pistes d’écriture et de favoriser l’émergence d’un plaisir de créer et de partager. Comme dans tout autre atelier, référence sera faite à des auteurs du genre, autant des confirmés comme Jean-Bernard Pouy, Didier Daeninckx, Marc Villard, Jean-Patrick Manchette, Thierry Jonquet (du néo polar), qu’à des écrivains français plus jeunes dont les romans explorent les territoires ruraux et provinciaux, tels que Sandrine Collette, Il reste la poussière ; Frank Bouysse, Plateau ; Benoît Minville, Rural noir ; Nicolas Mathieu, Aux animaux la guerre… Ces auteurs situent leur roman dans un contexte de « nature writing », transposant les codes d’un genre noir qui, traditionnellement, privilégiait l’environnement citadin…

Quel type d’implication attendez-vous des participants ?

Qu’ils soient portés par un désir d’expérimenter. Il s’agit avant tout d’une expérience à tenter, sans complexe, sans tabou, j’irais même jusqu’à dire avec la volonté de transgresser. Je tiens avant tout à ce que chacun se sente mis en situation de trouver en soi les ressources et la liberté de s’exprimer. Mais je ne voudrais pas sombrer dans le poncif…

Quelles satisfactions vous apporte l’animation de ces ateliers, en tant qu’auteur ?

La satisfaction que je trouve dans cette activité est le sentiment d’admiration que je ressens souvent à l’écoute du texte lu. Avant l’atelier, je ressens toujours un peu de trac, de doute : serai-je à la hauteur ? Suis-je légitime ? Et puis dans 95% des cas, à la lecture des textes je ressens du plaisir. C’est un sentiment de plénitude, qui va de pair avec une confiance retrouvée. Je suis content de constater que je n’ai pas fait fausse route et que j’ai mis les participants sur le chemin, qu’ils sont sur la voie de trouver leur voix. Il m’est arrivé, déjà, de me trouver en difficulté du fait d’une proposition sensible dont j’avais mal évalué la portée émotive (sur la douleur), mais cette fois-là encore, une fois les tensions dépassées, il en est sorti quelque chose de positif. Quelque chose du réel a été transcendé par les mots. Ma satisfaction n’est alors pas personnelle, mais elle vient du collectif.

Sur quels autres projets travaillez-vous actuellement ?

Depuis plus de dix ans, je suis plus ou moins enlisé dans un projet de roman devenu monstrueux, travaillant une matière personnelle que j’essaie de construire aux moyens de l’autobiographie, l’autofiction, la fiction romanesque… Pour en sortir, j’ai trouvé la solution d’écrire une pièce de théâtre, que j’ai réussi à finaliser à partir de la même matière. J’ai d’autres projets en cours, dont un polar…

La bio-bibliographie de Richard Beugné:

Après un bref détour par une fac de philo, Richard Beugné, né en Charente en 1955, a bourlingué et exercé plusieurs métiers avant de reprendre, vers 30 ans, des études de lettres par correspondance, tout en travaillant en bibliothèque. Il a ensuite été salarié de l’édition parisienne en tant que rédacteur, exerçant parallèlement une activité de  pigiste free-lance et d’auteur pour la jeunesse. Son premier roman « adultes » publié, singulier par sa forme narrative, a paru dans la Série Noire en 2004. Installé depuis plus de 15 ans en Occitanie, où il a été chargé de communication et webmaster dans une collectivité locale, il bénéficie aujourd’hui d’une retraite qu’il entend consacrer avant tout à sa passion première, celle de l’écrit sous ses deux modes d’approche : la lecture et l’écriture, aussi bien pour ses projets personnels ou dans un cadre associatif, que pour l’animation d’ateliers d’écriture.

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