Ecrire à partir de Isabelle Monnin: « Les gens dans l’enveloppe »

Cette semaine, Alain André vous propose d’écrire à partir du roman d’Isabelle Monnin, Les gens dans l’enveloppe (Jean-Claude Lattès, 2015). Envoyez-nous vos textes (un feuillet standard ou 1500 signes maxi) jusqu’au 16 avril à l’adresse : atelierouvert@inventoire.com.

 

Extrait

1978

Depuis qu’elle est partie je mange à sa place. Ça s’est fait comme ça, je me mets en face de lui et j’essaye de ne pas voir comme il est triste. Ce que je préfère, c’est étudier la nappe. Je cherche les traces que ses couverts ont laissées — elle jouait souvent avec sa fourchette, elle enfonçait les dents dans la toile cirée, ça creusait des petites rigoles, on aurait dit des autoroutes, et j’inventais des voitures en mie de pain. Je me mets au ras de la table pour bien l’examiner. Si j’avais un microscope, je verrais mieux. Je vais commander ça à Noël, tiens, un microscope.

Il guette sur mon visage des souvenirs d’elle, je le sais, cette manière de me regarder qu’il a maintenant. Avant, je veux dire quand elle était là, ils ne me regardaient pas tellement, je veux dire ils ne faisaient pas tellement l’action de me regarder. S’ils me voyaient ils me voyaient, mais la plupart du temps j’étais plutôt invisible, un peu comme une pierre ou un arbre qui est là mais qu’on ne remarque pas, ce n’était pas comme aujourd’hui, ce silence et ses yeux posés qui me gênent alors je mets mes cheveux devant mes yeux et il râle qu’on ne me voit plus. Parfois ça l’énerve trop, il les écarte d’un coup avec ses gros doigts et je sors un regard d’orpheline, exprès.

J’étais invisible mais j’avais le pouvoir magique de tout voir, même la transparence des gens je la voyais et ils ne le savaient pas. »

Proposition

C’est ainsi que s’ouvre la première séquence, intitulée « Laurence, 1978-1988 », de la fiction qui ouvre le dernier roman d’Isabelle Monnin, Les gens dans l’enveloppe (il y aura aussi Michelle, Simone et Serge).

L’origine du livre est la suivante : en juin 2012, Isabelle Monnin a acheté sur internet un lot de 250 photographies d’une famille dont elle ne savait rien. Les photos lui sont arrivées par la Poste dans une grande enveloppe blanche. Et, dans l’enveloppe, il y avait des gens, « à la banalité familière, bouleversante ». Elle a donc décidé de les inventer, puis de les retrouver. Autrement dit, elle a écrit une fiction, puis un récit d’enquête, qui permet de confronter la réalité et la fiction. Elle a en outre demandé à son compagnon, Alex Beaupin, auteur-compositeur-interprète, d’écrire des chansons sur ces gens dans l’enveloppe… Comme elle l’écrit elle-même : « deux livres, des chansons, combien de vérités ? »

L’extrait propose la sous-conversation que l’auteur prête à une gamine — ou, plus exactement, que l’auteur prête à la photo d’une gamine, qui figure sur la première page de couverture de l’ouvrage, tout en haut à droite.

Je voudrais vous proposer d’imaginer la sous-conversation d’une autre enfant, celle dont la photographie accompagne la chronique (en haut de l’article), et que j’ai assorti de deux autres, qui permettent d’imaginer un peu plus sa situation dans la vie.

J’ai commandé moi aussi, pour vous, un lot de photographies anonymes, celles-ci en faisaient partie. L’hypothèse du travail d’Isabelle Monnin est que « n’importe quelle vie mérite d’être écrite » : dont acte !

Commencez par prendre le temps de regarder la photo de l’enfant — et de la mettre en relation avec les autres. Dans quelle situation précise se trouve-t-il ? Dans quel état émotionnel ? Que peut-on imaginer de sa vie ? Quel prénom a-t-on envie de lui donner, quelle voix lui prêter, quelles relations avec ses proches ? Quelles questions nous pose-t-il ?

Puis pensez à la sous-conversation que vous allez inventer, en lui prêtant votre plume : un monologue à la première personne, dans la situation qui est la sienne. Dans la littérature française, si le thème de l’enfance remonte à Jean-Jacques Rousseau, il a été singulièrement « rafraîchi » à partir du moment ou les auteurs se sont mis à écrire du point de vue de l’enfant. Convention, puisque c’est toujours l’adulte qui écrit. Elle implique un travail spécifique sur la langue de l’enfance. L’enjeu, c’est de mieux donner à sentir, à voir, à entendre.

C’est, depuis l’époque du baby-boom et de l’enfant roi, le monologue qui est privilégié, grosso modo à partir de L’Attrape-cœur de Salinger, qui fait ainsi parler son Holden Caulfied : « Si vous avez réellement envie d’entendre cette histoire, la première chose que vous voudrez sans doute savoir c’est où je suis né, ce que fut mon enfance pourrie et ce que faisaient mes parents et tout avant de m’avoir, enfin toute cette salade à la David Copperfield, mais à vous parler franchement je ne me sens guère disposé à entrer dans tout ça ».

Ensuite, les auteurs s’emparent du truc et une horde d’enfants déferle sur la littérature. On utilise le verlan, l’argot américain, le langage djeun, etc. Le classique, c’est La vie devant soi, d’Émile Ajar, qui raconte une histoire d’amour entre un petit Arabe et une très vieille dame juive : « La première chose que je peux vous dire c’est qu’on habitait au sixième à pied et que pour Madame Rosa, avec tous ces kilos qu’elle portait sur elle et seulement deux jambes, c’était une vraie source de vie quotidienne, avec tous les soucis et les peines ». Les auteurs pour la jeunesse, ensuite, s’emparent du créneau.

Il y a des trucs, bien sûr, qui permettent de mieux « faire l’enfant ». Mais c’est surtout une question de ton, et de musique, comme chaque fois qu’il est question de voix.

Je vous propose de repartir de la photo d’enfant qui accompagne cette chronique. Prenez en compte tout ce que vous percevez de cet enfant. Prenez en compte, aussi, sa situation immédiate : où il se trouve, avec qui, ce qu’il fait, etc. Imaginez son état émotif, et de là la source de l’énergie qui va irriguer son discours. Puis prenez la parole de son point de vue, à la première personne…

Lecture

L’auteur, Isabelle Monnin, journaliste et Franc-Comtoise, tient un site personnel, intitulé « Une chambre à moi », qui permet de suivre son travail et ses publications. Elle a déjà fait paraître trois romans, toujours chez Jean-Claude Lattès. Vies extraordinaires d’Eugène (2010), Second tour ou les Bons Sentiments (2012), Daffodil Silver (2013), ainsi qu’un essai, Ils sont devenus français. Dans le secret des archives (2010).

À lire sur le site les « arguments » des ouvrages, on voit émerger les thèmes de prédilection de l’auteur : la famille, la perte et la filiation, notamment. Le lecteur se trouve renvoyé à la vogue actuelle des histoires de vies et des photos de famille. Un passage de L’Image fantôme, d’Hervé Guibert (Minuit), est d’ailleurs placé en épigraphe à l’entrée des Gens dans l’enveloppe, il aurait pu s’agir aussi bien d’une phrase tirée du livre d’Anne-Marie Garat, Photos de famille, sous-titré Un roman de l’album (Actes-Sud, 2011).

J’ai hésité à lire Les gens dans l’enveloppe. On voulait un peu trop me le faire lire et puis, les histoires de famille et de filiation, ça donne souvent de l’air de les oublier un peu — mais bon, j’ai fini par obtempérer, avec un an de retard, et j’ai bien fait.

La démarche, au fond, souligne le déplacement que nous sommes en train de vivre. On ne s’intéresse plus à la famille du point de vue de l’intime, comme dans les années 90. C’est le réel qui compte, dans sa brutalité : les 250 photos vendues et rachetées aux enchères sur Internet (« pur jus de grenier », précise parfois l’annonce, attention au haut-le-cœur), puis l’enquête qui permet, grâce à une photo qui représente le clocher d’une église, de retrouver le bon village, puis la famille, jusqu’à Laurence qui, par le plus extraordinaire des hasards, s’appelle effectivement Laurence…

J’ai aimé le récit de vie : l’anonymat à la fois banal, exemplaire et passionnant d’une famille parmi des millions d’autres. Et j’ai compris une fois encore que, décidément, nous sommes post-modernes : c’est le processus aussi qui nous intéresse, le fait de disposer des différentes étapes, de pouvoir suivre l’aventure du livre en train de se faire.

A.A.

Alain André a pris l’initiative de créer Aleph-Écriture en 1985. Auteur de romans, de fictions brèves et d’essais, il conduit des ateliers d’écriture à La Rochelle pour le compte d’Aleph, dont il est le directeur pédagogique. Il conduit à partir de mars 2017 un module de la « Formation générale à l’écriture littéraire » intitulé : « Écrire à partir du réel ».

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