J’entends des regards que vous croyez muets, un roman vrai d’Arnaud Cathrine

Si vous habitez au métro Parmentier vous avez sans doute déjà croisé la femme aux cheveux hirsutes qui terrorise les passants, la caissière du supermarché qui ne prend pas les espèces ou le fantôme de Marguerite Duras devant les Roches Noires (l’habitant du 11ème fréquentant assidument Trouville arrive à téléporter la plage devant le café Le Plein Soleil).

Vous avez sûrement été témoin d’un accident tragique de piéton percuté par un vélo, l’autochtone circulant à vélo s’imaginant revêtu d’une cape d’invincibilité lui permettant de surmonter tous les obstacles. Il ignore en particulier la présence des feux rouges, qu’il pense uniquement faits pour les autres (les piétons, celui qu’il redevient en traversant la rue une fois garé en face de l’immeuble, et se fait renverser par un autre vélo).

Passé la trentaine, il n’est pas recommandé de vivre dans le quartier Parmentier. C’est une pépinière permanente de projets qui tentent de voir le jour, la plus grande concentration de café latté et de jus garana-mangue-avocat au mètre carré, tous arrondissements confondus.

Un beau terrain de jeu pour Arnaud Cathrine qui peut détailler à loisir anciens et nouveaux arrivants à la terrasse d’un café (les autres aussi, les historiques, le pizzaiolo qui n’arrive pas à vendre pour partir en retraite ou la mercière qui a du poil au menton, sont toujours là – mais plus pour très longtemps. Attention aux vélos-).

Arnaud Cathrine nous livre ainsi les croquis de ces inconnus dans son livre tout juste paru aux Éditions Verticales: « J’entends des regards que vous croyez muets ». On ne les a peut-être pas tous regardés comme ça, mais quand on habite ici on a hâte de les retrouver, même si on a peur de se découvrir au fil des pages.

On en a peur car au-delà de l’anecdote le point de fuite apparaît, la solitude déborde, et le portraituré devient le personnage d’une comédie humaine qui laisse filtrer travers, attitudes et destinées probables d’où sourd une mélancolie universelle.

Dans l’un de ses journaux, Annie Ernaux note: « Je suis traversée par les gens, leur existence, comme une putain ». (Arnaud Cathrine)

Croqués en deux ou trois pages, en ville ou en vacances (en bord de mer en général), ces fragments de la vie des autres se concluent souvent par des réminiscences de celle de l’auteur, car tout le ramène à lui dans ce qu’il extrapole de ces silhouettes anonymes.

Sentinelle attentive de ceux qui l’entourent, il nous convie ainsi à lire sa vie cette fois, comme il lit la nôtre. Comme en photographie, le portrait du regardé est avant tout celui du regardeur.

C’est évidemment ce qui fait tout le sel de ce recueil, où l’on retrouve les thématiques et le style de ses livres précédents.

Photo: Dp / En travaux (enseigne figurant dans une des nouvelles du livre)

Parmi ceux qu’il saisit (parfois avec son i-phone pour mieux les entendre), je me dois d’ajouter, car j’aime mon quartier, qu’il y manque tout de même le fromager qui éclaire ses fromages comme des pierres précieuses, vous en sort délicatement un specimen en vous retraçant son pedigree (jusqu’au prénom de la brebis à l’origine de cette création culinaire d’exception).

Il y a aussi les artisans de la lunette made in France réalisée au Japon, les boutiques du « faites le vous-mêmes ça vous coûtera une blinde mais qu’est-ce que ce sera sympa », le Zin, ses produits bios et ses avocats numérotés, les merguez frites dans la cour de l’église, la messe en tamoul, le local poétique, les espaces de travail partagés, « le mélange des communautés », les cours de Pilates pour les rhumatiques, le café Floréal pour les neurasthéniques et les chanteurs en vogue qui viennent de signer un troisième album.


Il y aussi la station Goncourt fermée trois mois par an, le Grand Paris et ses chaussées défoncées en attendant mieux, un Paris plus social, plus étendu plus mélangé moins « gentrifié », bref, un Paris dont le centre se trouvera à Pantin et que tous les bobos auront fui pour reconquérir (en trottinette) le plateau du Larzac (le vélo c’est trop dangereux).

Je n’ai jamais vu Arnaud Cathrine dans le quartier. On dit que pour mieux observer on sait se rendre invisible. J’espère que je ne le croiserai pas au supermarché, et pour préserver son anonymat je ne publie pas sa photo (je vais partager cet article sur Facebook auprès de mes voisins).

Mais la prochaine fois que j’irai au supermarché, ce sera sûrement à la caisse sans espèces. Sans doute quelqu’un aura t-il parlé à la caissière de son portrait, peut-être lui aura t-il offert le livre, mais je suis sûre qu’elle me dira encore que je n’aurais pas dû oublier mes bons de réduction, cette semaine il y avait moins 10% sur le fromage blanc. J’aurais beau essayer de me justifier, je ne pourrai pas en placer une.

Elle me dira pourtant, avec une pointe de respect dans la voix, que la bougie à 2,50 euros à -70 c’était un bon choix, puis je retournerai à mon insignifiance lorsqu’elle se retournera avidement vers son prochain client en clamant « pas d’espèces » comme on crie « haut les mains ».

Danièle Pétrès

Arnaud Cathrine « J’entends des regards que vous croyez muets« . Editions Verticales, mars 2019.

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