« La lecture et l’écriture en tant que pratique collective », par Jenny Tunedal (Valand Academy)

Du 7 au 12 juillet 2019, Charlotte Brès a suivi pour Aleph-Écriture la 3ème édition du Cours européen pour les enseignants d’écriture créative, organisé par l’EACWP dans un château du XVIe siècle à Alden Biesen (Belgique).

Ces 3 journées de formation sont organisées sous forme d’atelier : le matin chaque formateur donne une « leçon » à partir de son approche de l’enseignement de l’écriture créative. Charlotte Brès transcrit ici pour L’Inventoire celle de Jenny TUNEDAL (Valand Academy, Suède) intitulée : « La lecture et l’écriture en tant que pratique collective ».

La lecture et l’écriture en tant que pratique collective: Jenny TUNEDAL (Valand Academy / Suède)

Par Charlotte Brès

Jenny Tunedal est poète, simplement, elle n’est pas une experte, ni un professeur. La Valand Academy à Göteborg en Suède se distingue par cette pratique pédagogique qu’est la « conversation sur le texte ».

Cette méthode laisse place à un retour multi-facette, à la polyphonie, l’ambigüité, la complexité, l’ambivalence liées au langage et aux relations humaines et auxquelles on ne peut pas échapper.

La pédagogie de cette école s’appuie sur la tradition de l’éducation non formelle suédoise qui repose sur le volontariat des participants, leur influence sur le contenu discuté et la création d’un environnement pour apprendre et avoir des relations sociales. Dans cette éducation, les participants travaillent par eux-mêmes et utilisent l’expérience comme un savoir.

Ainsi enseigner l’écriture créative n’est pas enseigner comment écrire mais donner l’opportunité d’écrire et amener les étudiants plus loin. La conversation est une pratique commune à tout le monde. Toutes les voix dans la salle peuvent et doivent être entendues. On considère les étudiants comme des écrivains. La conversation va multiplier la connaissance, révéler une intelligence à elle-même comme dit Jacques RANCIERE.

Le pouvoir qui existe dans la pièce est nommé pour être remis en question. La connaissance et l’enseignement vont avec des préjugés. Il faut défier les structures de pouvoir et els privilèges : le livre (et l’édition), le canon du blanc occidental, l’assimilation du succès à la qualité. Quels corps peuvent/doivent écrire ? Qu’est-ce que le contexte signifie pour notre faculté de lire ?

La confiance : pourquoi construire un endroit sûr dans un monde dangereux ? Il s’agit d’essayer de poser les questions auxquelles on veut des réponses, de montrer que dans cette salle nous faisans partie de ce monde et qu’on peut ne pas avoir confiance dans les personnes mais avoir confiance dans le processus et la méthode.

Atelier 2

Sur un mur, une affiche précise les « règles de la salle de cours », très influencées par les artistes féministes suédoises Lisa Nyberg et Johanna Gustavsson :

« Nous sommes là parce que nous nous sommes promis mutuellement d’être là.
Nous avons un certain temps ensemble et nous le partageons.
Nous nous prenons les uns et les autres au sérieux.
Nous nous interprétons avec bienveillance.
Nous écoutons attentivement et sommes réactifs.
Nous sommes personnels / privés quand nous avons besoin de l’être.
Nous sommes toujours politiques.
Nous avons tous des expériences que nous pouvons transformer en connaissance dans cette classe.
Nous sommes généreux les uns avec les autres.
Nous osons échouer.
Nous osons prendre position et nous osons changer de position.
Nous laissons aux conflits avoir l’espace nécessaire, nous n’en avons pas peur, nous les faisons pas plus gros ou plus petits qu’ils ne sont.
Nous prenons la responsabilité du pouvoir que nous avons et nous nous aidons mutuellement à le rendre visible.
Nous sommes conscients des contours de la salle et de qui a accès  à cette salle. Nous savons que chaque fois que nous définissons un « nous » un « eux » est également créé.
Nous nous encourageons mutuellement à développer une pensée critique et à réfléchir à ce que nous et les autres faisons.
Nous tentons de dire les différents chemins, structures, systèmes, privilèges qui nous ont conduits à cette salle commune.
Nous faisons des choses, nous nous aidons, nous nous défendons mutuellement.
Nous disons oui. Puis nous disons : mais comment et avec qui ?
Nous nous aidons mutuellement à créer une salle avec une bonne ambiance.
Nous nous soutenons et nous nous référons les uns aux autres.
Nous créons des processus qui nous profitent.
Nous faisons confiance au processus, pas au produit final.
On imite, imite et vole pour apprendre.
Nous pratiquons, pratiquons sans fin.
Nous nous reposons quand nous en avons besoin.
Nous pensons et agissons en même temps.
Nous ne disons jamais c’est ça ou ça, nous faisons les deux.
Nous sommes là, présents et disponibles.
Nous nous tournons les uns vers les autres et disons : Prends ton temps, notre objectif est à long terme, nous sommes en bonne voie. »

A la Valand Academy, les étudiants des sessions de 2 semaines de cours, de 9 à 17h puis des lectures et sorties au théâtre en soirée. Suivent 4 semaines d’intersession, pendant lesquelles ils écrivent librement sur un thème, qui ne leur a pas été forcément assigné par autrui.

Tous les matins des 2 semaines de session sont dédiés à une séance de « conversation sur le texte » pendant 2h30 : un texte, et un seul, envoyé la semaine précédente par une des étudiants à l’ensemble du groupe (6 étudiants et le « professeur »), a été lu par tous.

Les participants forment un cercle et prennent la parole chacun leur tour pendant 10 minutes à propos de ce texte, sans s’interrompre mutuellement, sans que l’auteur ne puisse intervenir, en acceptant de redire ce qu’un autre a déjà exposé.

Cette façon de faire vient des groupes féministes pour ne pas laisser les plus bavards, les plus aptes à parler ou ceux qui sont reconnus comme tels, à accaparer la parole. Il s’agit de décrire le texte sans jugement de valeur, de rester au plus près de ce qui est dans le texte afin d’éviter la digression ou l’interprétation.

Après une pause de 10 minutes, le « professeur » clôt ce tour par ses propres impressions du texte ou un résumé de ce qui a été avancé par les étudiants. Puis s’ouvre une discussion de groupe pendant 1h20, où l’auteur peut poser des questions, demander des précisions ou répondre à ces lecteurs. L’auteur a pu au préalable accompagner son texte d’une note où il entame la conversation sur le texte.

Le but du cours est de créer une conversation pour permettre à une multiplicité de lectures de devenir significative pour l’écrivain en tant qu’étudiant, et pour l’étudiant en tant qu’écrivain.

Cette méthode interroge donc l’enseignement de l’écriture créative :

  • Quand et comment les gens commencent-ils à apprendre les uns des autres, plutôt que de l’enseignant, et qu’est-ce que cela signifie pour le rôle de l’enseignant ?
  • Comment négocier un ensemble de règles pour l’espace partagé et la conversation sur l’écriture ?
  • Comment faire face à la différence en tant que source de connaissances et comme méthode de lecture ?
  • Comment créer une éducation où les élèves s’engagent les uns envers les autres dans leurs pratiques littéraires, au-delà de la loyauté ou de l’empathie ?
  • Comment ne pas se concentrer sur « le noyau » du texte, mais créer une pratique de lecture par addition ?
  • Comment lire un texte en cours sans le terminer à la place de l’écrivain ?
  • Jenny propose à une dizaine de participants qui ont lu un extrait dont ils ne connaissent ni l’auteur ni le titre (Eileen MYLES Afterglow, a dog memoir

Labos créatifs :

Le groupe 1 a interrogé les moyens pour créer de la confiance dans la salle d’atelier : ça passe par des règles communes, par des propositions d’écriture variées, par le langage non-verbal de l’enseignant, par des critères précis, et non axiologiques, pour faire des retours sur les textes.

Les groupes 2 et 3 ont réfléchi à ce qu’ils peuvent emprunter à cette méthode dans leur propre contexte d’enseignement.

Charlotte Brès animera à partir du lundi 9 décembre 2019 au lundi 24 février 2020 le module 2 – S’approprier les techniques de base du récit (présentiel) à Aleph-écriture Paris.

Retrouvez tous ses articles:

Atelier 1 : La nouvelle frontière de la non-fiction narrative,
Martino GOZZI (Scuola Holden / Italie)

Atelier 3 : Comment donner des commentaires créatifs ?
Daniel BILLIET (Creatief Schrijven / Belgique)


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