Brigitte Cers

 

Alanguie sur le canapé, Lisa rassemble ses longs cheveux bruns en un chignon qu’elle tortille au sommet de sa tête et fixe avec son stylo. Elle profite de la fraicheur du matin, le chat lové contre ses jambes et grignote des cookies au chocolat. Les yeux rivés sur la télé, elle regarde la série culte Twin-peaks. Elle savoure sa liberté provisoire ; elle a seize ans et ses parents ont enfin accepté de la laisser seule à la maison.

Sonnerie stridente du téléphone au moment où, dans le film, l’assassin présumé surgit derrière l’héroïne. Son visage se crispe légèrement. Elle décroche le combiné avec une petite moue. Elle sait que c’est sa mère, il n’y a qu’elle pour utiliser le téléphone fixe. Ses parents sont partis hier et il faut qu’elle l’appelle dès ce matin.

D’un ton agacé :

« Oui, Maman… »

« Lisa, c’est Papa. Nous ne rentrerons pas ce soir. Rien de grave, on t’expliquera. Dis, les locataires du dernier étage ont demandé si l’on pouvait donner à manger à leur perroquet. Ils sont partis en week-end et la gardienne qui s’en occupe a dû s’absenter. »

Lisa, ironique :

« Ah, le magnifique appartement des voisins dont tout le monde parle avec envie.  Je vais enfin savoir pourquoi. »

« Écoute, tu as juste à donner les graines à Ulysse, elles sont dans la cuisine et les clés sont dans la boîte à lettres. On peut compter sur toi, ma chérie ? »

Lisa enfile un jean et part récupérer le trousseau dans le hall en marbre de l’immeuble. Casque sur les oreilles, dans un léger déhanchement rythmé par une chanson des Queen qu’elle écoute en boucle, elle gravit les marches de l’escalier, savourant sous ses orteils le moelleux du tapis rouge.

Arrivée devant la porte des Millet, elle met la musique sur pause avant d’ouvrir la porte d’entrée.

Un grand vestibule distribue une double pièce de réception, haute de plafond, donnant sur une terrasse arborée avec une vue panoramique sur Paris. Elle siffle entre ses dents :

« Tu parles d’un appart’ »

Le mobilier est sobre et contemporain : deux larges canapés et des fauteuils en cuir blanc avec des coussins aux couleurs vives autour d’un tapis aux motifs orange, un immense lampadaire suspendu au-dessus d’eux, des tableaux abstraits accrochés aux murs. Un secrétaire ancien et un petit guéridon en bois clair apportent une touche classique.

A pas lents, Elsa fait son entrée dans le décor, elle s’enfonce voluptueusement dans un fauteuil et allonge ses jambes sur la table basse en verre.

Elle envoie un SMS à sa copine Lucie :

« Tu ne devineras jamais où je suis ! Un endroit de ouf , avec une de ces décos!».

Elle vient à peine de finir d’envoyer le message qu’une voix nasillarde sortie d’un angle reculé de la pièce la fait sursauter.

« Où sont les patrons ? Où sont les patrons ? ».

« Ah, je l’avais oublié celui-là, il m’a fait peur.»

Elle se lève et s’approche d’une grande cage qui va du sol au plafond dans laquelle volète le perroquet, affolé. Elle lui parle doucement, le flatte :

« Bonjour Ulysse, je suis venue te donner à manger, n’aie pas peur. Tu es très beau avec tes plumes de toutes les couleurs et ta jolie crête. »

Très nerveux, l’oiseau saute de perchoir en perchoir en émettant des cris assourdissants puis se calme progressivement.

Lisa jette un œil dans le couloir qui s’étend à perte de vue, avec des portes à n’en plus finir. La cuisine ne devrait pas être loin. Elle tourne plusieurs poignées et la découvre enfin, les graines d’Ulysse posées sur la table. Elle l’entend de loin qui s’impatiente.

Maintenant qu’elle est là, elle veut voir. Elle poursuit son exploration : quatre chambres avec salle de bain attenante et à l’extrémité du corridor, une porte fermée.

Parmi toutes les clés qu’il y a sur le trousseau, il doit bien y en avoir une qui ouvre cette porte. Elle fait plusieurs essais jusqu’à ce que l’une d’elles tourne dans la serrure.

Elle se retrouve dans une vaste pièce encombrée de meubles et de cartons. Elle avance et aperçoit quelques habits d’homme dans une armoire entrouverte. Autour du col d’un des manteaux suspendus, une écharpe en soie, qui entoure le vêtement, comme enlacée tendrement. Elle s’arrête, son corps se fige, elle connait cette écharpe. Elle fronce les sourcils à la recherche du souvenir. Elle a vu des photos de sa mère, jeune, qui portait la même. Elle enfouit son visage dedans : son parfum !

Quelque chose d’indéfinissable se passe dans sa tête. Avec les quelques informations dont elle dispose, elle essaie de reconstituer ce qu’elle sait des propriétaires : ils se sont séparés il y a longtemps et n’habitent plus l’appartement qui est en location depuis. Elle a entendu dire que l’homme habitait à l’étranger.

Elle fouille fébrilement dans l’armoire, peut-être trouvera-t-elle autre chose. Dans la poche intérieure du manteau, elle sent une feuille pliée en quatre. Elle l’ouvre et reconnait l’écriture de sa mère :

« Je suis enceinte. Mon mari ne sait rien encore. Je dois réfléchir. Je t’embrasse. E. » Sa mère s’appelle Eva.

Dans la glace murale, elle voit son reflet, méconnaissable tant elle est pâle. Tout, autour d’elle, lui semble flou ; elle s’accroche à la porte de l’armoire pour ne pas tomber.  Sa main tremble, la lettre s’échappe et virevolte jusqu’au sol.

« Des graines pour Ulysse…des graines pour Ulysse ».

Le perroquet la rappelle à l’ordre et lui permet de se ressaisir.

De toute façon, elle n’a plus rien à faire ici, juste emporter l’écharpe.

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