Proposition d’écriture à partir de « Le ciel bleu n’est pas photogénique » : jusqu’au 6 février 2020

Cette semaine, Alain André vous propose d’écrire à partir du premier roman d’Astrid De Laage, Le ciel bleu n’est pas photogénique (Les Éditions abordables, 2019).  Envoyez-nous vos textes (un feuillet standard ou 1500 signes maxi espaces inclus*) jusqu’au 6 février 2020 à l’adresse :atelierouvert@inventoire.com

(*) La version de votre texte doit être envoyée sous Word ou équivalent et mentionner votre nom en haut de page – pas de fichier PDF accepté

Extrait

« Olga coupait les oignons en regardant la mer, les hommes elle se disait, on ne sait pas ce qu’ils pensent, ils parlent en se taisant. Les hommes ! Elle égrainait les poncifs, était-ce à cause de la chaleur ? N’empêche, si on pouvait savoir, elle comprendrait si le regard de Luc cachait quelque chose quand il parlait de Kate. Une brume s’élevait au-dessus de la côte continentale, si loin qu’on avait vraiment l’impression d’être à l’autre bout du monde, sauf quand on sortait sur le port où se concentraient les touristes. Certes, il y avait quelque chose d’un peu surfait dans ce village de pêcheurs reconstruit de toutes pièces sur celui d’origine, avec ses cabanons blancs, mais elle se sentait bien ici. La journée serait chaude et sèche, mais en penchant la tête, elle aperçut de longs fils laiteux dans le ciel qui annonçaient le mauvais temps.

Sur une île, chaque jour est différent si l’on sait observer les signes et interpréter les changements infimes du ciel, de l’eau et du vent. Elle aimait la beauté, se lever tôt le matin pour voir la mer changer de couleur et de texture, pour écouter ses pulsations. Qui lui avait dit que tout ce bleu était envahissant, que ça vous oppressait l’hiver ? Il fallait apprendre à savourer chaque minute. Et ne pas se poser trop de questions, comme Phoebe, son amie anglaise, qu’une sorte de glacis semblait protéger de la violence des sentiments. Avec Phoebe, elle avait toujours l’impression d’être jugée, elle et ses besoins vitaux, manger, nager, faire l’amour. Vivre en un mot. Vivre. Elle prenait plaisir à cuisiner, alors que Phoebe trouvait cela trivial, la cuisine. Ce n’était pas assez intellectuel pour elle. Olga pouvait passer des heures à élaborer des plats, à condition que Luc ne vienne pas tourner autour des casseroles. Son père à elle n’aurait pas pris le risque d’y mettre les pieds. Il rentrait du bureau et demandait : c’est prêt ? Les temps avaient changé, les hommes aussi et faudrait-il qu’elle ait honte d’aimer faire la cuisine ? Elle se demandait parfois si c’était une bonne idée, la guerre des sexes. En Espagne, ils n’avaient pas eu de théoriciennes féministes, comme en France ou en Angleterre. Olga se demandait si cela les empêchait de faire carrière à Madrid.

Ce soir, elle préparerait des calamars. D’abord, il faudrait les nettoyer, puis faire fondre les oignons. Ne pas mettre l’ail dans l’huile trop chaude, broyer les gousses dans le mortier, comme toujours. Les autres ustensiles qui écrasaient la pulpe, ces gadgets d’acier, en dénaturaient le goût. Avec l’ail, il fallait de la délicatesse, de la sensibilité. Dans l’huile frémissante, ajouter les grains de riz, l’oignon ne devait pas devenir noir mais translucide. Et s’il y avait des méduses ? Elle n’en avait pas vu cette année. Une pincée de piment de Cayenne, un sachet de safran, les épices fondaient et coloraient le riz. Ils mangeront des pistils de fleurs, c’est bon pour tout. Et surtout pour l’amour, pensait Olga. Les fleurs avaient un sexe visible à l’œil nu. Mais y avait-il des fleurs mâles et des fleurs femelles ? La nature connaissait-elle la guerre des sexes ? La lavande serait-elle femelle et l’hibiscus mâle ? À moins qu’on dise que tout ce qui est caché est féminin. Et voilà qu’elle se mettait à penser comme Phoebe qui intellectualisait tout. Phoebe écrivait une thèse sur les romans d’amour. Elle, l’amour, elle préférait le vivre. Aïe, elle avait oublié de rajouter du bouillon et le fond de la casserole était en train de brûler. »

Proposition d’écriture

Le thème

L’histoire est simple : « Un groupe d’amis se retrouve sur une île en Méditerranée au mois d’août. Les non-dits et les secrets refont surface, jusqu’à la catastrophe qui fait voler en éclat leur existence. Un roman choral sur ces instants où tout bascule dans nos vies. » Vous voyez. Il y a des couples institués, Olga et Luc, qui ont deux enfants, Tom et Mira, et puis Phoebe et Bernard. Mais cette année-là, il y a aussi Kate, qui ne venait plus depuis qu’elle a eu une histoire avec Luc et qu’elle est partie en plantant là tout le monde. Elle revient, pourquoi ?

L’extrait ci-dessus est la seconde séquence du roman. La première est particulièrement brève. La voici :

« Personne n’avait plus prononcé le prénom de Kate, jusqu’à l’autre soir sur la terrasse, quand le téléphone avait sonné. Elle arrive lundi, avait dit Olga d’une voix blanche comme si elle venait de trouver un mort dans le petit bureau. Un rythme sourd leur parvenait d’une maison voisine, d’un bateau ou bien de la boîte de nuit du village. Kate ? avait répondu Luc en se levant d’un coup. La chaise était tombée derrière lui avec un bruit mat. Oui, Kate. »

Avec la deuxième séquence (le monologue d’Olga), les choses se précisent. On a un point de vue, celui d’Olga, l’un des trois membres du trio autour duquel tout va se jouer. On passe dès la première phrase du récit (« Olga coupait les oignons en tranches en regardant la mer ») au récit de pensées, juste à l’aide d’une simple virgule (« les hommes, elle se disait, on ne sait pas ce qu’ils pensent, ils parlent en se taisant ».)

Les 36 séquences qui constituent la première partie du récit proposent le point de vue successif de sept personnages.

Avec la seconde partie, on connaît le résultat des courses : Kate est retrouvée morte sur une plage. Je vous lis, d’ailleurs, le dernier paragraphe de la page 96, qui met en scène un chien et une promeneuse :

« La falaise était parsemée de limonium, de criste marine et de pourpier. Flash s’arrêta devant le chemin qui descendait jusqu’à la crique, il jeta un œil à sa maîtresse avant de poursuivre sa course. Amalia resta sur la falaise à le regarder s’ébrouer dans l’eau. Elle constata que la roche était encore humide, signe que les vagues violentes avaient frappé pendant la nuit. Flash n’avait pas encore plongé, il jappait furieusement en direction d’une chose qui affleurait à la surface de l’eau. Quelque chose que maintenant elle discernait. Ce n’était pas une serviette de bain qui flottait, là, sous ses yeux, c’était un corps. »

Les personnages

Je vous propose d’ajouter un personnage à cette histoire dont la troisième partie relève du Cluedo. À cette fin, je vous précise ce que nous apprenons des autres personnages au cours des séquences 1 à 10 (vous pouvez aussi vous procurer le livre et les lire).

Phoebe. Elle est Anglaise. Elle ne connaît pas Kate. Elle est frappée par le fait que dans cette maison, la cuisine est le domaine d’Olga, alors qu’elle-même ne fait pas la cuisine. Elle tente d’achever une thèse de littérature comparée sur les romans d’amour en France et en Angleterre, vit en couple avec Bernard, qui a des acouphènes, se sent fiévreux et pour l’instant s’intéresse surtout à la crise des subprimes. Le couple lui-même est en crise et suit une thérapie de couple depuis six mois. Est-ce de l’amour ou de l’attachement ?

Bernard. Avocat d’affaires dans un grand cabinet parisien, il est ébranlé par la crise des subprimes, qui suscite en lui une sorte de vertiges, qu’il associe à ses acouphènes. Se demande quoi changer dans sa vie, ne se sent pas un héros pour romans d’amour, mais un technocrate quelconque, contrairement à Luc qui a l’air aussi confiant dans la société qu’un journaliste de BFM TV. La thérapie de couple le rend plus incertain que jamais. Il rêve d’aller au bout de la lecture de L’homme sans qualités, de Robert Musil. Il a compris que le retour de Kate cache quelque chose. Il se souvient de la façon dont elle avait quitté Luc, d’un seul coup, en quittant l’île, tandis que lui s’enivrait à mort.

Kate.Elle surfe souvent sur les sites de rencontre. Le sexe pour elle va mieux que l’amour (elle le trouve « ailleurs »). C’est une guerrière, du point de vue de Bernard : une femme qui veut aller au bout de ce que la vie peut lui apporter. Se retrouve dans l’île sans savoir si elle en a vraiment envie, mais en tout cas avec une raison précise. Elle ne connaît pas le couple Phoebe-Bernard, ni les enfants.  Quinze années auparavant, elle a eu une histoire avec Luc, en a fait des tonnes pour qu’il la choisisse plutôt qu’Olga, dont elle méprise « le côté popote ». Elle sait bien qu’elle n’est toujours pas indifférente à Luc.

Olga. Elle aime la cuisine, donc, et plutôt les plats en sauce. Kate est belle, libre et mince. Elle admire son énergie, sa hargne. Quinze ans plus tôt, Olga sculptait, et elle était certaine que Luc et Kate allaient partir, ensemble, en Afrique. Mais elle, aujourd’hui, elle a Luc, et une famille qui a besoin d’elle.

Tom. Le jeune fils d’Olga. Luc et Olga ont aussi une fille adolescente, Mira, qui n’a plus aucune envie de se trouver là.

Luc. Le bon mari est très troublé par le retour de Kate. Il doit aller faire les courses, régler leur problème de connexion internet mais, en dépit du GPS de sa voiture, réglé sur la boutique d’informatique, il prend une autre direction, vers le centre-ville. Il se souvient de Kate, de leur histoire, c’est un vertige.

Votre personnage

Puisque vous allez ajouter un personnage au roman, il vous convient de le caractériser rapidement. Je vous suggère quelques questions, à traiter dans le désordre :

– Quel est son nom ? Son sexe ? Son âge approximatif ?

– Quelle caractérisation plus précise pouvez-vous en donner ? Est-il handicapé ? S’agit-il d’un animal ? Un objet est-il associé à sa personnalité ? Est-il déjà venu sur l’île, ou pas ? Est-il claustrophobe, ou agoraphobe, ou bien est-ce un grand timide ? Quoi d’autre ?

– Que fait-il au moment où le lecteur le voit pour la première fois (comme Olga fait la cuisine) ? Ça se passe à quel moment du jour ou de la nuit ? Souvenez-vous : ce que fait le personnage, la façon dont il le fait, en dit plus long sur lui que bien des discours.

– Où se trouve-t-il ?

– Quelle intention a-t-il par rapport à quel personnage ou groupe de personnages (vous devez lui en donner une) ?

– Un des mots-clés suivants (notés sur de petits papiers ou des galets) vous attire-t-il ? Alors notez-le : Effraction, Rejets, Trajets, Maternité, Retour, Chiens, Jalousies, Fuite, Rancune, Curiosité. Ou bien inventez-en un autre.Présentez-le en écrivant son portrait en situation.

• Votre texte

Écrivez une séquence supplémentaire du livre. Elle est écrite du point de vue de votre personnage. Vous écrivez sa sous-conversation (sa conversation intérieure). Vous l’écrivez à la personne de votre choix, au présent et à partir de ce que le personnage fait, voit ou pense. En un feuillet standard au maximum, bien sûr (1500 signes ou «  caractères espaces compris »).

Lecture

L’auteur

Astrid De Laage conduit des ateliers d’écriture pour Aleph-Écriture. Elle a conduit des ateliers à Filigranes, une association du Nord, puis créé à Lille un atelier intitulé Le jardin d’hiver et animé au Coin bleu, une école d’écriture basée à Bruxelles. Venue s’installer avec sa famille en Charente-Maritime, elle a retrouvé Aleph, où elle s’était formée à l’animation, et y conduit des ateliers, surtout à distance. Le ciel bleu n’est pas photogénique est son deuxième ouvrage. Auparavant, elle a fait paraître un recueil de nouvelles intitulé Funambules, en 2012 chez Mon petit éditeur. L’image du funambule était le point commun des personnages : un homme, une femme ou un enfant qui cherche un équilibre en traversant la vie, en doutant aussi, ce qui les rend plus beaux, humains, vivants.

Le roman

Le roman porte, de façon parfaitement intégrée, la trace de l’influence  de Virginia Woolf. On retrouve cette empreinte dans l’écriture, impeccable jusqu’au détail ; et dans le désir d’écrire autre chose que du roman conventionnel (construit sur une succession de moments forts d’intensité croissante, jusqu’au « climax » ou « moment crucial » à partir duquel le dénouement peut avoir lieu).

Le ciel bleu procède de façon originale. Il s’agit, d’abord, d’un roman polyphonique. Comme chez Cervantes ou Rabelais, le roman y naît de la rencontre entre des points de vue contrastés sur la réalité, en s’appuyant sur les techniques imaginées par les auteurs qui écrivent, selon la formule de Belinda Cannone, des « narrations de la vie intérieure », en recourant notamment au style indirect libre, cher à Virginia Woolf, et au « monologue intérieur » – intérieur parce que le monologue « extérieur » est celui du théâtre, qu’on appelle aussi soliloque.

Il réalise, en somme, le mariage du roman façon « courant de conscience » et du récit policier. On s’y régale.

A.A.

Alain André est l’auteur de romans, de fictions brèves et d’essais consacrés à l’écriture et aux ateliers. Il a pris l’initiative de créer Aleph-Écriture en 1985 et vit désormais à La Rochelle. Il y conduit des ateliers ponctuels consacrés à des parutions récentes, des modules de la « Formation générale à l’écriture littéraire », un cycle consacré au genre romanesque et, à Royan, une résidence consacrée aux chantiers des participants. Son dernier essai (Devenir écrivain, Leduc.s) a été réédité en février 2018, augmenté d’un dossier de Nathalie Hegron consacré à l’autoédition numérique.

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