l_homme_qui_marche_i_c_sotheby_s1Cette semaine Alain André vous propose d’écrire à partir du livre de Claude Margat: L’homme qui marchait avec moi (La Différence, 2014). Envoyez-nous vos textes jusqu’au 15 décembre à atelierouvert@inventoire.com. Une sélection sera publiée deux semaines plus tard.

Par Alain ANDRÉ

Extrait

« Je l’écoutais, sa sympathie manifeste me touchait. Je me souviens avoir noté que la douceur de sa voix marquait un contraste entre l’aspect qu’il offrait et ce qu’il devait être intérieurement. S’installa ensuite entre nous un silence aussi long que le retrait de la mer. Sauf son œil sombre et profond qui semblait scruter l’épaisseur de l’air avec une certaine inquiétude, son corps tout entier immobile paraissait pris dans un vêtement de cendre. Dans le silence qui s’étendait autour de nous comme une énorme flaque d’encre noire, je le vis pénétrer dans la cage aux barreaux blancs et regarder sans émotion la porte se refermer derrière lui. Peut-être ce soir-là le musicien m’avait-il invité à l’accompagner pour me convaincre de ne point laisser son frère sombrer dans la solitude. Son influence ne semblait pas en effet suffisante pour qu’à lui seul il pût espérer arracher celui-ci à un enlisement manifeste. L’expression de cette force bridée dans ce corps souple et vivant avait, c’est vrai, quelque chose de pathétique. Le ciel derrière la fenêtre du salon commençait à s’assombrir et l’épouse s’affairait dans la cuisine. Nous prîmes congé. Le professeur nous raccompagna jusqu’à la porte. Tout en le remerciant de son accueil, je l’invitai sans ironie à faire ultérieurement connaissance pour de bon. »

Suggestion

C’est ainsi que, au début de L’homme qui marchait avec moi, roman de Claude Margat paru à La Différence en mai 2014, le narrateur évoque sa première rencontre avec celui qui allait devenir son ami. Le roman, récit personnel et méditation sur l’amitié, narre la triste histoire de l’ami, à qui le texte est dédié « in memoriam ». Après un premier chapitre rétrospectif, le narrateur expose les circonstances de sa rencontre de l’ami, puis il nomme la trame de cette amitié, faite en vérité de promenades partagées dans la nature et, enfin, il désigne l’enjeu souterrain de leur relation. Alors que le narrateur a fait des études de philosophie avant de découvrir la pensée taoïste et de renoncer à l’enseignement, l’ami, qui avait un vrai talent pour la sculpture, a tourné le dos à son avenir d’artiste pour fonder une famille, puis accepter un poste dans l’Éducation nationale. Ses méthodes dérivées d’Arno Stern y seront assez mal reçues ; il en sera assez malheureux pour se laisser entraîner dans un scénario mortifère.

Et si, pendant quelques minutes, vous dressiez une liste d’amis ou d’amies dont vous vous souvenez. Les phrases commenceraient par : « Je pense à… (untel ou une telle) ». Vous feriez comme Margat, qui parle de « l’ami », de « l’épouse », de « la jeune maîtresse » (puisque son roman est aussi le beau récit d’une passion), sans leur donner de nom. Essayez plutôt de les spécifier : « Je pense à celui-ci, qui… » ou « à celle-ci, qui… »

Ensuite, vous choisirez l’un ou l’une de ces ami(e)s, actuels ou passés, dont vous avez dressé la liste. Quelqu’un qui se trouve si possible à la bonne distance : ni trop loin (vous n’en tirerez pas grand-chose), ni trop près (cette proximité envahissante peut méduser l’écriture). Méditez un peu sur cette amitié : dans quelles circonstances a eu lieu votre première rencontre ? Y a-t-il une trame récurrente, une sorte de scénario partagé autour duquel elle a tourné, promenades dans la nature ou cinéma, ou repas, ou autre chose ? Avez-vous une idée de ce autour de quoi tournent ou tournaient vos relations, de façon tacite ou explicite ? Cet enjeu était-il perceptible dès la première rencontre, ou pas du tout ?

À partir de là, écrivez, en une page (un feuillet de 1500 signes au maximum), avec plus ou moins de véracité ou d’invention, votre première rencontre. Précisez les circonstances (le lieu, les autres personnes présentes, les propos échangés ou pas). Tentez de lester la rencontre de l’enjeu fondamental de la relation vécue par la suite…

Lecture

J’ai découvert Claude Margat en lisant une interview réalisée par Thierry Guichard pour Le Matricule des anges (juillet-août 2014). J’ai lu, puis relu deux fois, L’homme qui marchait avec moi. Depuis, j’ai commandé deux autres de ses ouvrages, j’en suis donc à découvrir un monde, comme chaque fois qu’on découvre un nouvel auteur qui en vaut la peine.

Il est né en 1945, ce qui n’en fait pas un jeune premier. Il a publié plusieurs recueils de poésie : Ce que la langue continue (chez Jacques-Marie Lafont, 1981), Carte d’identité (Unes, 1982), Je contemplais (Unes, 1982), Voir (Jean-Michel Place, 1984) et Regard dedans (Unes, 1984) ; puis des romans : Tous les jours (Flammarion, 1985), Ménagerie (Flammarion, 1987), Divin capital (dont je n’ai pas encore retrouvé les références), Le Monte-charge (Écriture, 2002 ; des essais : Christian Dotremont, des logogrammes, en collaboration avec Joseph Noiret (Ubacs, 1978), Toi, tu marcheras devant, en collaboration avec Jean-Luc Parant (Apsara, 1984) ; et encore des récits ou des essais inspirés par ses voyages en Chine, quand il y était missionné par le Ministères des Affaires Étrangères pour étudier les peintres lettrés : Poussière du Guangxi (La Différence, 2004), L’horizon des cent pas (La Différence, 2005), Daoren, un rêve habitable (La Différence, 2009).

J’ai un peu résisté d’abord, découvrant le roman, aux choix d’écriture, très classiques. Récit à la première personne, développement linéaire (à l’exception du premier chapitre), syntaxe classique, adjectifs abondants, refus des noms propres, sans doute pour mieux descendre dans la pâte de l’expérience vécue : pouvait-on encore écrire comme ça ? Peut-être renâclais-je aussi devant l’enjeu, de cette relation ambivalente de l’ami à la transmission et à la création : un thème pour animateur d’ateliers d’écriture, me disais-je, ça suffit comme ça. Mais après tout, je forme des animateurs d’ateliers d’écriture et je leur propose d’écrire sur la façon dont se nouent, au plus intime de leur posture, leurs rapports à la lecture et à l’écriture – à la transmission et à la création. Margat met en scène cette tension, qui se joue pour une part dans le rapport à la solitude : le narrateur l’assume, pas le professeur de dessin. Cela ne signifie pas que la création est réservée aux ermites, mais qu’on ne peut créer sans avoir appris à aimer ses longues plages de solitude, même si on a femme et enfants.

Margat souligne aussi qu’on n’avance pas dans une pratique artistique si on se contente, précisément, de la pratique, comme le suggérait Arno Stern pour la peinture et comme le suggéraient les ateliers d’écriture spontanée de naguère. Non : pour avancer, Queneau le disait assez fort, il faut finir des objets, même modestes, et les faire circuler dans le monde. C’est la condition de la catharsis.

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Claude Margat

C’est la trame. Ce n’est qu’un aspect de L’homme qui marchait avec moi. L’essentiel, c’est la marche : les promenades infinies, la proximité mentale de la Chine, que Margat a tant visitée et étudiée, et la présence du ciel.

 

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