Ce qu’a encore à nous dire la littérature: L’offre littéraire (2)

Après une définition du concept de « Transmission » développé dans l’article d’Alain André paru en décembre, voici en ce début du mois de janvier le deuxième axe de sa réflexion autour de « Ce qu’a encore à nous dire la littérature », développée lors d’une conférence à « l‘Espace du possible » pour le 40ème anniversaire de sa création.
La littérature est-elle encore vivante ? À quoi sert-elle ? Quels textes pour accompagner notre vie ? Autant de questions dont Alain André nous livre des éléments de réponse dans ce deuxième volet.

 

II – L’offre littéraire
Rituels ou vérité ?

Le 21 juillet de cet été, ma belle-mère a reçu sur son smartphone préféré une « chaîne », qui entend propager la foi en Marie de Fatima. Il faut dire un « Je vous salue Marie », exprimer une « demande spéciale » et faire suivre le message à douze personnes. Le message commence de la façon suivante : « Aujourd’hui commence la neuvaine de la sainte Marie de Fatima… »

Ce qui est vendu, avec cette chaîne, c’est le rituel : le geste permettant de relier une situation personnelle, celle qui permet d’exprimer une « demande très spéciale » et la communauté, à savoir les personnes qui ont lancé la chaîne et la communauté potentielle des gens qui, par foi ou superstition, vont la relayer.

C’est, aussi, l’espérance cristallisée par le rituel, qui fonctionne comme une « promesse ». Et la promesse, c’est la solution : il suffit de croire —d’adhérer à ce sens déjà là — et, d’une certaine façon, vous êtes déjà exaucé.

Nous avons tous besoin de rites, c’est entendu, besoin de traditions et de structures symboliques. Lacan y a insisté toute sa vie, notamment à la suite de sa rencontre avec Claude Lévi-Strauss. La conséquence est d’importance : il y a une supériorité radicale de la religion, d’abord sur le développement personnel, qui ne cesse de nous vendre des solutions « clés en mains », qu’elles soient d’ordre thérapeutique, existentiel ou renvoyant simplement à une vie meilleure au quotidien, et ensuite, a fortiori sur la psychanalyse comme sur la littérature.

La psychanalyse, cette drôle de discipline née de l’hybridation de la médecine et de la littérature, nous renvoie de façon plus austère à une quête de vérité personnelle : à l’émergence et à l’affirmation d’un désir sur lequel il ne faudrait « rien céder ». Rien de moins à la mode, il faut le dire, que cette vérité, à notre époque peu friande de pensée comme de complexité, accordée aux réseaux sociaux qui, grâce au travail de milliers d’ingénieurs en « design de la dépendance », exploitent nos faiblesses intimes.

Voyez, par exemple, comment Elisabeth Roudinesco commence son éloge de Lacan : « Notre époque est individualiste et pragmatique. Elle aime l’instant présent, l’évaluation, le déterminisme économique, les sondages, l’immédiateté, le relativisme, la sécurité. Elle cultive le rejet de l’engagement et des élites, le mépris de la  pensée, la transparence, la jouissance du mal et du sexe pervers, l’exhibition de l’affect et des émotions sur fond d’explication de l’homme par ses neurones ou ses gènes. Comme si une causalité unique permettait de rendre compte de la condition humaine. La montée du populisme en Europe et la séduction que celui-ci exerce sur certains intellectuels prônant ouvertement le racisme, la xénophobie et le nationalisme ne sont sans doute pas étrangères à cette situation (…) Mais du même coup, notre époque produit aussi la contestation de ce qu’elle met en scène : c’est quand le péril est le plus grand, disait Hölderlin, que le salut est le plus proche – comme l’espoir d’ailleurs » (In : Lacan envers et contre tout, Seuil, 2011, p. 10-11).

Questions ou réponses ?

La littérature, elle aussi, manifeste une infériorité radicale, tant vis-à-vis de la religion (nulle promesse) que du développement personnel (nulle solution clé en mains). Elle se contente de problématiser des situations qui relèvent de son champ, à savoir, depuis Aristote, le « vivre ensemble », la vie des hommes et des femmes dans ce monde-ci, en constante mutation.

Elle ne donne même pas de réponses, comme l’explicite Javier Cercas dans son dernier essai, Le Point aveugle (Actes Sud, 2017). L’écrivain espagnol estime qu’il écrit à partir de questions, qui posent souvent des problèmes à peu près insolubles. Par exemple, Les Soldats de Salamine, l’un de ses romans, pose la question suivante : « pourquoi pendant la guerre civile espagnole un soldat républicain a-t-il laissé la vie sauve à Rafael Sanchez Mazas – poète et idéologue fasciste et futur ministre de Franco – alors que toutes les circonstances le poussaient à le tuer ou du moins à le faire prisonnier ? »

Ce sont des questions déplacées pour un livre d’histoire ou un essai. Et les romans de Cercas n’apportent pas la réponse : « La réponse », insiste Cercas, « est la recherche même d’une réponse », le roman est « un genre qui persiste à protéger les questions des réponses, autrement dit, qui fuit les réponses claires, imposées et certaines et qui n’accepte de formuler que des questions auxquelles il n’y a pas de réponse ou bien des questions appelant des réponses ambigües, complexes et plurielles, essentiellement ironiques » (p. 55).

De ce point de vue, la littérature est nécessairement décevante : elle renvoie le lecteur à sa propre vie et à lui-même. Leslie Kaplan dit la même chose : « Considérer un personnage du point de vue d’une explication, quelle qu’elle soit, traumatique, psychologique, sociologique, me paraît enfermant, rassurant et enfermant.

Penser c’est lier, mettre en rapport des choses apparemment sans rapport, créer la surprise, l’étonnement, ouvrir, et non pas expliquer, enfermer dans des catégories : ah oui, il est comme ça parce que sa mère, son père, son milieu, etc. Un personnage est une forme que peut prendre à  un moment donné une question (Outils, P.O.L., 2003, p.29) ».

Et Montaigne le disait déjà, qui considérait la littérature comme une pensée hasardeuse, une pensée à la recherche de soi, une pensée pour ainsi dire à venir ou en attente d’elle-même : une pensée à l’essai.

Démocratie

Elle ne peut d’ailleurs exister, notamment sous la forme canonique du roman, que dans un univers social qui postule une part d’autonomie pour l’individu : une liberté ouvrant l’espace des possibles, n’est-ce pas ? Cette part d’autonomie n’existe pas dans les sociétés non démocratiques et, dans les sociétés dites démocratiques, elle n’existe vraiment que pour une petite partie de la population. Souvenez-vous de Homère. Le scribe qui raconte la Guerre de Troie dans L’Iliade, longtemps après la guerre (plus longtemps encore que les apôtres écrivant la vie du Christ), puis le périlleux retour d’Ulysse à Ithaque dans L’Odyssée, se centre sur les tribulations d’un personnage qui n’est pas n’importe qui : le roi certes d’un gros village, mais un roi. Un roi, il est vrai, qui malgré toute sa ruse ne peut échapper à l’autorité de son suzerain. Quand Agamemnon vient le chercher pour l’enrôler dans sa guerre, il a beau se déguiser en cultivateur et pousser ses bœufs dans un champ, il suffit que le roi dont il est le vassal mette son fils sur le trajet du soc de la charrue pour que sa folie le quitte et qu’il se résigne à partir ; sa liberté, ses efforts, il les mettra au service de l’entreprise du retour, qui durera dix ans.

Dans les épopées et les plus anciens romans, ce sont ainsi des nobles ou des notables qui sont les héros de l’histoire. Aujourd’hui encore, les grosses cohortes de lecteurs sont issus des classes moyennes et elles lisent des histoires qui sont écrites par des auteurs très majoritairement issus de la bourgeoisie, lesquels narrent des aventures se déroulant à New York ou au fin fond de l’Australie, ce qui suppose déjà un certain revenu.

J’ai été bien plus agacé, à cet égard, en lisant l’un des best-sellers de cet été, Les Jours enfuis, de Jay McInerney (2016 et L’Olivier, 2017). Le roman évoque un couple vieillissant, ce qui peut concerner un public assez vaste, mais il est bourré de clichés. Toutes les femmes ont des robes « minuscules » et, surtout, il est difficile en le lisant de ne pas considérer que tout individu normal vit à New York avec quelques millions de dollars sur ses principaux comptes bancaires.

Reste que la condition de possibilité de la littérature, c’est bien la démocratie, si inégalitaire soit-elle.

Même l’enjeu apparemment technico-formel du passage d’un narrateur extérieur (le scribe Homère, le narrateur balzacien) à un narrateur interne, constitue d’ailleurs, par exemple dans Le Bruit et la Fureur de William Faulkner, un enjeu indexé sur l’extension du domaine de la démocratie. En mettant au premier plan  des personnages différents, comme Benjy, l’idiot, Faulkner nous oblige à prendre en compte sa parole, humaine en dépit du racisme et de la misogynie, et en même temps à la mettre à distance.  « La première phrase que j’entends », observe Leslie Kaplan parlant du monologue de Benjy, est : « une fois une pute, toujours une pute, voilà ce que je dis » — et elle observe, encore : « Il continue à parler, la fille dont il parle est sa nièce, une gamine de dix-sept ans, c’est clair qu’il la hait, il hait aussi les Noirs, et les Juifs, et les financiers, en fait il hait tout le monde, le monde entier, il raconte sa journée et sa vie, comment il a été obligé de travailler dans une épicerie minable, sa famille ruinée (etc.) et il continue, haine et impuissance, impuissance et haine, un homme de ressentiment, raciste, sexiste, antisémite, rien n’échappe à sa haine » (in : Outils, op. cit., p.15-16 et 22).

Dans les pays musulmans, 90% des publications sont religieuses. Un idéal d’autonomie de l’individu implique lui aussi que les solutions ne sont jamais clés en mains, mais qu’elles sont à inventer. La littérature ne renvoie pas à l’adhésion ou à l‘action immédiates, mais à l’intériorité, à la lenteur, au processus : à la vie méditative, celle du lecteur ou, aussi bien, du yogi.

Hannah Arendt l’a mis en évidence dans La Condition de l’homme moderne : dans le monde médiéval, c’est la vie méditative, tant au niveau social qu’au niveau individuel, qui gouverne la vie active. Dans le monde qui est le nôtre, à l’évidence, c’est l’inverse. D’où le fait que la culture, les humanités, la littérature en particulier, deviennent des valeurs de résistance.

Mais qui ne voit (comme dirait Benoît Hamon), que notre monde contemporain ne supporte pas le vide. Alors nous revenons au qi-gong, au yoga, à la méditation. Nous redécouvrons que le vide est essentiel.

Écrire, nous dit encore Leslie Kaplan, qu’on me pardonnera peut-être de citer une dernière fois, c’est « chercher à rencontrer le réel, et non la « réalité », c’est reconnaître qu’il y a quelque chose qui résiste, qui est et restera impossible à subjectiver » (Outils, op. cit., p.227).

De là qu’il est si important de maintenir du vide. Il relève d’une question, ou d’une énigme, à partir de laquelle l’œuvre peut se faire, sans se proposer comme une réponse mais comme l’objet de la question.

Au lieu de remplir remplir remplir, par des activités (comme on le voit parfois à l’Espace du possible, avec certains « dévoreurs d’ateliers »), ou par le discours récité (maîtrise, croyance), il convient de tenir compte du vide : de laisser de la place pour la surprise et l’étonnement : pour la rencontre.

Alain André

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