Marc Gautron, scénariste : « Je donne la priorité à la structure dramatique »

Marc Gautron est auteur de documentaires scientifiques et de fiction, dont un long métrage La Nuit de la Vérité qui a obtenu le prix du meilleur scénario aux festivals de San Sebastian (2004) et de Ouagadougou (2005). Après 10 ans d’enseignement en philosophie, il s’est spécialisé dans l’animation d’ateliers d’écriture en poursuivant l’écriture de scénarios et de « script doctoring ». Il anime également des formations à l’Institut National de l’Audiovisuel.

Marc Gautron animera un stage d’initiation à l’écriture du scénario à Paris du lundi 10 décembre 2018 au vendredi 14 décembre 2018  à Aleph-Écriture.

 

L’Inventoire : Vous êtes scénariste, comment avez-vous été amené à écrire votre premier scénario ?

Marc Gautron: Après une formation de deux ans au Conservatoire Libre du Cinéma Français, une rencontre avec un réalisateur m’a amené à travailler à l’adaptation du roman de Richard Wright « L’Homme qui vivait sous terre » pour la télévision. Un beau projet qui n’est pas arrivé à son aboutissement mais qui m’a appris les bases du travail. Depuis cette première expérience, j’ai participé, à des degrés divers, à l’écriture d’une cinquantaine de scénarios ; une douzaine ont été réalisés.

 

L’Inventoire :   Quelles sont les particularités de l’écriture de scénario par rapport aux autres écritures de fiction au niveau de la construction du récit ?

Marc Gautron: Je reprendrais une formule de Budd Schulberg, l’auteur du scénario de « Sur les Quais » d’Elia Kazan : « Le film est l’art des moments essentiels. L’art du roman compte des temps forts, moyens et faibles.

Le film donne le meilleur de lui-même lorsqu’il se concentre sur un seul personnage. Il n’a pas de loisir à consacrer à la “digression” qui permet de décrire tel personnage complexe ou contradictoire, ou tel milieu social. Le film doit passer d’un épisode significatif à un autre suivant un schéma d’escalade constante.“

Ces lois de la dramaturgie peuvent s’appliquer occasionnellement au théâtre ou au roman d’action, mais elles sont le fil rouge qui fonde la cohérence de la plupart des scénarios.

L’Inventoire :   Quelles sont, à votre avis, les compétences de base à acquérir et les qualités humaines nécessaires pour écrire un bon scénario ?

Marc Gautron:   La qualité essentielle à mon avis est l’empathie, sous un double aspect:

— capacité à se mettre « dans la peau » de chacun de ses personnages ;

— capacité à se mettre à la place du spectateur pour anticiper ses réactions et apprendre à le « manipuler » pour obtenir sur lui l’effet désiré.

Autre qualité nécessaire, qui s’obtient avec l’exercice : la perception intuitive des rapports d’équilibre et de déséquilibre des tensions de l’intrigue. Un scénario, c’est une mécanique de précision, des rapports de force, d’intensité, qui obéit à des lois qu’il faut apprendre à maîtriser pour jouer avec elles sans en être trop dépendant.

Enfin, du fait que le scénario est le plus souvent un travail d’équipe, il faut avoir l’humilité nécessaire pour accepter de voir remises en questions ses idées « géniales », mais aussi l’audace et l’obstination de les défendre parfois envers et contre tous, avec diplomatie…

L’Inventoire :   Quelles sont les spécificités d’une adaptation de roman pour en faire un bon scénario? Par exemple, Roman Polanski travaille beaucoup à partir de romans qu’il adapte, pensez-vous comme lui qu’il ne faut trahir ni l’esprit du roman ni son intrigue afin que le spectateur qui ai lu le livre ne soit pas déçu ?

Marc Gautron: Le plus souvent, lors de l’adaptation d’une oeuvre, le scénariste travaille sur un axe principal répondant à ce que dit Schulberg, cité plus haut. Il taille à la machette un chemin dans la forêt touffue de l’oeuvre, il sélectionne un point de vue. C’est une relecture, qui peut enrichir l’oeuvre originale ( c’est le cas, pour moi, de « La Mort à Venise » de Visconti par rapport au livre de Thomas Mann ou d’ »Apocalypse Now » de Coppola par rapport à la nouvelle de Joseph Conrad d’où il est tiré ), ou bien en limiter la portée, voire la dénaturer (un exemple entre mille : « Les Sorcières d’Eastwick » de George Miller, contresens absolu par rapport au roman de Updike).

Quelqu’un a dit qu’on avait le droit de trahir une oeuvre, à condition de lui faire de beaux enfants…

nuit_de_la_veriteL’Inventoire :   Quelles sont les spécificités d’un bon scénario original ? La construction, les dialogues, l’originalité de l’histoire, le point de vue ?

Marc Gautron: Il est commode, pour répondre à cette question impossible, de se référer à la structure de l’être humain : corps-âme-esprit, plus ce qui fait tenir le tout ensemble et que l’on pourrait appeler : la personnalité.

Au corps de l’oeuvre correspond sa structure dramatique.

À l’âme la richesse émotionnelle, la profondeur psychologique des personnages qui permet au spectateur de s’identifier à eux, d’éprouver ce qu’ils ressentent.

À l’esprit correspond le sens, le message transmis.

À la personnalité correspond l’esthétique.

L’idéal est qu’un film (donc le scénario qui en est à la base) soit satisfaisant dans ces quatre dimensions. C’est aussi une grille de lecture et d’appréciation des films : en fonction du genre, tel ou tel aspect sera mis en avant. Pour moi, le cinéma étant avant tout un art visuel, la dimension esthétique est essentielle et si elle est mise en valeur dans un film, cela peut compenser bien des faiblesses sur les autres plans… Mais du strict point de vue du scénario, je donne la priorité à la structure dramatique.

L’Inventoire :   Quelle est votre expérience d’atelier la plus forte et pour quelles raisons ?

Marc Gautron: Un jour, un jeune africain, sur le point de rentrer en Guinée et travailler dans la production, m’a demandé de lui expliquer en une seule séance les règles de base de l’écriture du scénario. Je lui ai fait choisir une photo et lui ai demandé de raconter une histoire à partir de là, ce qu’il a fait. J’ai pu lui montrer que son récit faisait apparaître tous les principes de base de l’écriture du scénario. Ce qu’il avait effectué spontanément, il suffisait à présent de l’appliquer consciemment. Ce qui m’a impressionné, c’est son émerveillement lorsqu’il a constaté qu’il savait déjà ce qu’il voulait apprendre, il fallait juste s’en ressouvenir, comme aurait dit le bon vieux Socrate…

L’Inventoire :   En 2013, vous avez publié un recueil de nouvelles aux éditions Kyklos.  Écrire / Faire écrire, comment interagissent ces deux activités ?

Marc Gautron:   L’écriture littéraire est solitaire, expérimentale, elle est dialogue permanent de soi à soi ; tout y est possible, la structure dramatique n’est plus l’élément fondamental. C’est l’expérience d’une grande liberté, mais qui fait courir le risque de ne s’adresser qu’à soi-même.

L’écriture du scénario, qui enclenche un processus de type quasiment industriel dans son financement et sa mise en œuvre, doit répondre à des exigences qui pèsent sur la liberté créatrice, mais aussi lui donnent un cadre ; c’est un travail d’ingénieur plus que de créateur.

Il faut ajouter à cela que c’est un travail d’équipe. Et puis un scénario n’est qu’une des étapes d’un processus plus complexe. Comme le dit Jean-Claude Carrière : « Un scénario, c’est ce qu’on trouve dans les poubelles à la fin d’un tournage ». Alors que dans l’ouvrage littéraire, l’écriture est une fin en soi.

Quant à l’activité d’atelier, « faire écrire » suppose de faire émerger et expérimenter certaines règles objectives, certaines méthodes qui serviront à guider, à structurer la création. Sur cette trame, les divers univers personnels pourront se cristalliser, et l’apprentissage, au fil d’exercices répétés permettra d’acquérir un savoir-faire…

Propos recueillis par Maire-Hélène Mas

Marc Gautron animera un stage d’initiation à l’écriture du scénario à Paris du lundi 10 décembre 2018 au vendredi 14 décembre 2018  à Aleph-Écriture.