Guerrier
photo © AA : Guerrier

Cette semaine, Alain André vous propose d’écrire à partir du livre de Frédéric Boyer: Rappeler Roland (P.O.L., 2013). Envoyez vos textes jusqu’au 5 juin! Une sélection de vos textes sera publiée 15 jours plus tard. Contact: atelierouvert@inventoire.com

Extrait

« Je frapperai tant avec Durendal

Ma bonne épée que j’ai ceinte au côté

Vous en verrez le fer tout ensanglanté »

J’ai pensé un soir de trop : Hé ho Roland as-tu connu comme moi un certain découragement ?

Hé ho Roland comme moi la sensation vois-tu de me trouver sur une montagne déserte ou au creux d’un défilé angoissant le soir tombé au crépuscule avec entre les mains pour me défendre rien d’autre que le souvenir déchirant d’un jouet d’enfant ? (…)

Je n’ai pas fait d’abord le rapprochement avec toi. C’est venu plus tard très lentement. Avec un certain air de famille toi et moi.

Même goût pour les batailles perdues racontées comme des victoires désespérées.

Même goût amer pour les traîtres magnifiques affublés d’un manteau de zibeline recouvert d’une soie d’Alexandrie et armés d’une longue épée au pommeau doré (…)

Enfant ma douleur fut si grande en lisant ta chanson que je manquai d’en perdre le souffle. J’aurais voulu me battre je ne savais que lire. Et de cette impuissance j’en veux encore souvent à mon père ce jeune vieux soldat qui finit sa vie dans les livres et l’inaction. »

Proposition

Devenir un autre. Qui de nous lisant n’en a pas rêvé ? Pour Frédéric Boyer, il s’agirait de devenir « un autre très ancien très courageux ». Le premier texte, éponyme, de Rappeler Roland (P.O.L., 2013), évoque cette opération de la lecture, qui nous extrait de nous-même et nous transporte dans d’autres vies, plus intenses et plus vraies que la nôtre, puis la remodèle par le biais d’identifications « héroïques ». Et nous, à travers quelles vies avons-nous rêvé la nôtre ? Emma Bovary Ulysse ou Pénélope Mowgli Mademoiselle de Maupin Jésus Horace ou bien Pauline Vercingétorix Ivanhoé Davy Crocket Mrs Dalloway Dora Bruder Tristan ou bien Iseult Gatsby Julie Lolita Julien ou bien Mathilde de la Mole Lol V. Stein Tintin Jean Moulin June ou qui d’autre ?

Et si vous en dressiez une liste personnelle, sans négliger les lectures d’enfance ou de jeunesse, ni les récentes ? Et si vous vous arrêtiez sur un personnage qui peut-être a eu, à tel moment de votre vie, davantage d’importance ? Quel « rapprochement » pouvez-vous faire entre lui et vous-même ? Quels points communs, réels ou bien imaginaires, pouvez-vous aujourd’hui identifier ? Pouvez-vous vous adresser à lui ? Remonter jusqu’à la signification de votre rencontre? Et nous envoyer le résultat de cette investigation (en un feuillet au maximum, comme d’habitude) ?

Lecture

Frédéric Boyer, né à Cannes en 1961, est écrivain, traducteur et éditeur. Depuis 1991, année de la parution de La Consolation, il est l’auteur d’une trentaine de livres, romans, essais, poèmes, tous publiés aux éditions P.O.L. Son roman Des choses idiotes et douces a reçu le prix du Livre inter en 1993, et sa nouvelle traduction des Confessions de Saint-Augustin (Les Aveux, 2008) le prix Jules Janin de l’Académie française. Avec toute une équipe d’écrivains contemporains, il a dirigé le chantier de la Nouvelle Traduction de la Bible, parue en 2001 chez Bayard.

La Chanson de Roland reconstitue en l’agrandissant une obscure bataille livrée dans les Pyrénées le 15 août 778. Elle est l’un des plus anciens textes écrits dans notre langue : notre unique épopée en ancien français, le cœur de ce qui reste de la « matière de France » – et le décasyllabe à césure épique (4 + 6) y fait merveille. Elle constitue en outre un creuset d’imaginaire national : masculin, politique, historique, linguistique (oui, tout ça). L’ouvrage que lui consacre Boyer, sous le titre Rappeler Roland, comprend trois parties. Un long poème narratif creuse d’abord les résonances personnelles de l’œuvre. Un « très jeune gens », vivant, en « rappelle » un autre, mort, mais dont la postérité est immense, si l’on songe qu’il est le premier des héros « morts pour la France » sur une suite innombrable de champs de bataille et de « nobles revers », dont les échos résonnent jusque sur les routes du Tour de France (Raymond Poulidor et Roland, tous deux perdants magnifiques, même combat). Vient ensuite une nouvelle traduction en vers du texte médiéval, elle-même suivie, enfin, d’un essai critique.

Identification, traduction et distanciation réflexive constituent ainsi les trois entrées d’une entreprise d’appropriation et de remise en circulation de la Chanson. L’auteur ayant eu pour père un ancien d’Indochine (comme Olivier Rolin, by the way), elle est travaillée par la culpabilité – la nostalgie paradoxale – de faire partie de ces premières générations épargnées par la guerre. Ne se sont-elles pas montrées incapables, au fond, de jouer la glorieuse revanche de derniers combats peu flatteurs (déroute de 1940, indignes guerres coloniales, implacables expéditions de la guerre froide) ?

Lire ce texte m’a renvoyé à une évidence : notre éducation nous préparait encore, nous les garçons, à la guerre. Nos lectures n’étaient pas celles de nos sœurs. Le roman national jouxtait le roman. Notre « tendre vie pacifique est une vieille peau tatouée des guerres passées », écrit plus joliment Boyer. Boyer le chaman nous délivre, un peu – de l’idéal meurtrier des adolescences blessées, du rabâchage sans fin de la légende des copains morts au combat, de la culpabilité d’avoir survécu à ça. C’est l’une des vertus de ce magnifique adieu aux armes. J’en ai éprouvé quelque chose à le lire, moi qui, né dans l’immédiat après-guerre, ai fabulé naguère, avec d’autres, sur la nécessité militaire d’une « nouvelle résistance », « prolétarienne » forcément. Grâce à Rappeler Roland, je respire plus large.

Alain ANDRÉ

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