Séance d’écriture: Un moment Alephien

Par Aline Barbier

Variations Pongiennes

 

Mercredi 5 janvier

L’angoisse des toutes premières séances a ressurgi, la traversée du jour a été difficile, hantée d’objets pongiens. J’aurais dû reprendre avec une autre séance… m’ont jamais dit grand chose, les objets pongiens ! Je me souviens d’avoir dévisagé une gomme en fin de vie pendant trois bons quarts d’heure face à un autre participant qui présentait tous les symptômes d’une profonde méditation  J’étais alors du côté des écrivants, je découvrais les ateliers, et j’avais davantage envie d’écrire le contemplatif que de déprimer en face d’une vieille  gomme. Trop tard, ma fille, ce soir, ce sera Ponge ou rien !  D’ailleurs, je vais leur prendre une autre tablette de chocolat…

18 heures 30 

Le bureau est éclairé, Hélène houspille son ordinateur qui traîne pour vider ses poubelles, François photocopie, du moins, il essaiera, quand il aura trouvé le toner et le mode d’emploi. Tout le jour, les objets ont ricané.

– Bonne année, au fait !

Oui, bonne année , ça va, oui, bien… ils écrivent quoi, toi, ce soir ? ah oui, le monologue… Joyce ? Oui, Molly,  il dit, la tête dans les entrailles de la machine… Moi c’est Ponge … Je pose mes sacs, mandarines, dossiers, chocolats, bouquins. Par quel bout je vais le prendre, Ponge ?

Un objet par sous-groupe ? Un chacun ? Leur lire L’huître et le commentaire ? ça va les achever, le commentaire…

19 heures 10

 …Carine arrive, toute ensoleillée, ailleurs… Elle croit être en retard, ne sait plus si c’est 19 heures ou 19 heures trente, l’atelier. Je lui demande comment c’était, l’Égypte. Non, la Jordanie… dans le désert j’étais… Ah c’est vrai ! Nous rions. La tête en chaos, ce soir, je m’inquiète. François descend avec Joyce photocopié. Hélène s’éclipse sur un sourire. La cafetière est presque pleine, Aline… Carine emporte  les tasses sur la grande table, et  le chocolat. Les deux Philippe, Michelle et Michel, Marlène… ils arrivent. Cigarettes et sourires et Bonne Année, au fait ! Je renonce à un ultime tête à tête avec ma tête en vrac, débordante du bric-à-brac pongien. Advienne que pourra.  Ils s’installent. Ils grignotent, ils bavardent. Savent pas ce qui les attend.

19 heures 45

Théo arrive, costume et manteau noir, il ôte sa peau de jeune cadre, l’accroche au portemanteau qui vacille et s’écroule sur la table ronde, renverse la lampe. Il redresse le portemanteau, la lampe, et renverse une chaise. Le portemanteau récidive. La lampe renonce, brise élégamment son pied ovoïde et jaune pâle, se couche. Elle a conservé sa lumière. Bravo, les choses ! brillante entrée en matière.  Je plaisante laborieusement… “ ça tombe bien…on va s’intéresser aux objets, ce soir…”

Théo s’assied, confus. Le groupe rit, moi aussi, un peu de la même couleur que le pied de lampe. J’ouvre la séance, je nous emmène chez Monsieur Ponge, dans sa ” poésie du réel ”, et “comment placer l’objet au centre du monde ” et  “ ouvrir la trappe du rêve ”, ou “celle du sang-froid et de la veille”, au choix, comme on peut, bref, vous entrez dans l’objet et vous le transformez en mots, simple, non ?

L’Huître et son commentaire, La Cigarette, Le Morceau de viande, je leur promets L’Œillet, pour un peu plus tard… parce que là, tout de suite, je ne le trouve plus. Cela, je ne le leur dis pas.

20 heures 15

Quatre s’absorbent sur une pelure de clémentine, les non-fumeurs, seuls autour de la grande table. Dans le bureau, trois jouent avec un trousseau de clé, les quatre derniers, avec une pièce de 50 cents.

Je respire, ils s’amusent, ils écrivent, ils vont bien.

La lampe repose à demi allongée sur son socle, brisée, accoudée sur son chapeau dans une douce lumière orangée. La fracture lui va bien.

20 heures 35

Je passe dans les groupes avec une seconde consigne et quelques pétales de L’Œillet. Ils font tourner leurs notes, déchiffrent le voisin, des fou rires, des trouvailles, un carré de chocolat, une autre cigarette. Ils disent que c’est dur, qu’ils rament pas mal, mais ils ont l’air un peu ailleurs, en  voyage, ils ont dû ouvrir une trappe… et ils replongent dans leur méditation, c’est bien. Peut être pas Michel. Il a son visage de “ papillon de nuit qui se cogne partout ”, comme il dit, il va écrire en dérision toute noire, ce soir, comme souvent.

 21 heure 15

Ils ont tous rejoint la grande table. C’est le moment qu’ils préfèrent, je crois. Ils lisent, ils écoutent, je prends des notes ou plutôt j’attrape des mots, des fragments d’images, des sensations, dans leur premier vol… Ne rien perdre, ne rien casser, trouver cette écoute qui entend en images, en musique, cette oreille qui révèle les paysages, les personnages, les fragments de films  en train de naître, et voir la clémentine désert.  La clémentine enfance,  la  femme fruit, le trousseau de clé arachnoïde de L, les variations sur portes ouvertes ou closes, et la petite routarde ronde, de poches en poches, qui se rit des frontières, et…

Personne n’a écrit la lampe blessée.

Aline Barbier anime des ateliers réguliers, des stages et des cycles d’approfondissement (Ouvrir un chantier, Écrire un recueil de fragments autobiographiques). Elle a été professeur de Lettres, de théâtre, et comédienne. Elle est, depuis septembre 2011, responsable à Aleph-Écriture des activités littéraires en Île-de-France, et chargée du conseil et de l’orientation des particuliers.

Elle animera prochainement plusieurs stages Aleph-Ecriture, dont:

Écrire à Turin : du lundi 16 juillet 2018 au vendredi 20 juillet 2018

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