Un monde village, des visages mondes

Hommage aux passants du monde que nous croisons et que nous sommes, « Visages villages », le dernier documentaire qu’Agnès Varda (Oscar d’honneur 2017) a réalisé avec le plasticien JR, oscille entre énergie et pauses contemplatives, soif de découverte et souvenirs, joie et mélancolie.

Ils se promènent sur les routes. Pas des autoroutes ni des nationales, plutôt ces étroits rubans noirs qui passent entre les champs, les bois et les villages et qui permettent de s’y arrêter quand on veut, pour regarder le paysage ou pour rencontrer des gens. Ils font halte dans des villages, parfois dans une ferme, dans une usine, sur des docks. Ils captent, en photos, les visages qu’ils rencontrent, pour ne pas les oublier. Et parce que derrière chaque visage il y a une histoire, une vie qui passe et qui s’éteindra.

On la sent très présente la pensée de la mort, dans ce film réalisé par une femme de 88 ans, avec un homme qui pourrait être son petit-fils. Il y a d’ailleurs de beaux échanges sur ce garçon et cette femme qui pourrait être sa grand-mère. Elle capte plus que jamais visages et paysages, comme si c’était la dernière fois, et lui transmet, dirait-on, le relais.

Tous deux se font raconter, donc, des bribes d’histoires de vie : celle de l’agriculteur qui passe des heures seul dans ses champs, des enfants de mineurs qui frottaient le dos de leur père à son retour du fonds et découvraient sur sa peau les éraflures faites par la roche, de cet homme qui a dû enlever celle qu’il aimait car on refusait de lui donner sa main… Ils écoutent ces récits puis affichent en grand, sur une tour, une maison, un hangar, les visages, et parfois les corps de ces vies. Pour leur rendre hommage, pour les fixer, même un temps.

Parmi les moments particulièrement émouvants, on retiendra ce passage dans un coron promis à la destruction, où est restée une seule habitante : celle qui a refusé d’obéir à l’injonction de le quitter. Son histoire est là, elle ne bougera pas, elle mourra là. Les larmes et les mots qui lui manquent quand celle qu’ils surnomment « la résistante » découvre que JR a habillé la façade de sa maison de son portrait en grand.

Il y a aussi cet autre artiste croisé dans un hameau du Sud par ces deux poètes de l’image. Visage froncé de rides, bouche sans dent, yeux noirs perdus dans les plis, portefeuille à sec, il se dit fils de la lune et du soleil qui lui ont donné la terre pour vivre. Il y a encore l’émotion de cet homme rencontré à l’usine à la veille de sa retraite et qui confie sa peur du « vide » ; ces femmes de dockers, d’habitude « derrière » leurs compagnons, dont les employés des docks découvrent un matin les silhouettes affichées en très grand sur des containers, comme des statues de déesses protectrices. Et les yeux et les doigts de pieds d’Agnès V., collés en géant sur les wagons d’un train, pour partir et voir plus loin encore.

Juliette Rigondet

Juliette Rigondet est journaliste (L’Histoire) et auteure (« Le Soin de la Terre », récit, Tallandier 2016). Elle est également animatrice d’ateliers d’écriture. Découvrez ses formations à venir ici

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