Vos textes à partir de « Souvenirs de l’avenir » de Siri Hustvedt (2/2)

Il y a 3 semaines, Alain André vous a proposé d’écrire à partir de « Souvenirs de l’avenir » de Siri Hustvedt (Actes Sud, 2019). Nous avons reçu beaucoup de textes en réponse à cette consigne d’écriture, et vous remercions tous chaleureusement. Comme pour chaque proposition, nous n’avons pu retenir que 12 textes.

Nous vous souhaitons de très belles fêtes !

Marie-Anne Lucas

            Début 2008 en berne ; année douloureuse. En septembre je m’envole pour Belfast. Me prouver que je vaux quelque chose, seule. Retrouver des ailes. J’ai été chercher l’Irlande fantasmée de mes lectures, de la musique enlevée des cassettes de mon père. Atterri par hasard au Nord de la frontière, plutôt qu’à Dublin. Mais j’ai aimé cette ville gothique, industrielle et blessée, où l’histoire est peinte sur les murs. En Irlande du Nord j’ai arpenté ma Bretagne, accentuée. Prairies d’un vert électrique baignées de pluie, maisonnettes de pierre et fermes qui rythment la campagne. Une odeur de tourbe qui brûle dans les poêles. Odeur de terre fumée, elle imprègne mes souvenirs. Comme cette pluie ruisselant aux carreaux. Image d’Épinal ? Pêle-mêle, j’ai en tête ces excursions dans les pubs reculés de la ville où la musique est douce ou traditionnelle – on a envie de parler, de chanter. Les Guinness bon marché, la décoration désuète dont je ne discerne plus que les contours, dans un halo orangé. L’université aussi. Briques rouges, arcades, bibliothèques sombres parsemées d’échelles. Sans oublier ma routine à « Grant House ». Dans cet immeuble multilingue ma mémoire entrelace soirées partagées, cuisine toujours garnie et cafetière fumante, ma chambre où j’ai passé tant d’heures à rédiger. Studieuse ? Probablement pas, à dire vrai, trop occupée à découvrir. Dix ans plus tard, ce qui me relie encore à tout cela est flou. Mais fort. Je me berce de nostalgie.

AM.L

Véronique Liégard

Une année solaire

L’année  de mes dix-sept ans ? Elle se confond avec le jaune éclatant des T-shirts que nous portions au cœur de l’été, mes copines pour la vie et moi ; avec la plage pailletée de reflets où, épuisées d’avoir partagé nos secrets, nous nous endormions sous la délicieuse brûlure qui caramélisait nos jeunes peaux ; avec l’océan scintillant jusqu’à l’horizon dont la voix inlassable nous parlait de départs ; avec les yeux clairs et la crinière dorée de mon petit allemand Bernd (ou était-ce Manfred?) rentré dans son pays à la fin des vacances ; avec la lumière vibrante et chaude de l’automne basque, celui de notre dernière rentrée avant le bac.

Juste après lui, le tableau s’assombrit d’un seul coup. Les murs de Bordeaux – dont la rénovation est encore dans les limbes – sont endeuillés de suie. Son ciel maussade et bas semble éternellement gris et ses rues saupoudrées de cendres. Ma chambre d’étudiante donne sur un parking que des chariots de  courses abandonnés hantent avec mélancolie. Dans l’amphi impersonnel et froid, le spectre de l’échec se profile sous l’éclat blafard des néons.

Il  y a longtemps que j’ai perdu de vue mes copines pour la vie. J’ai rencontré succès et échecs, les seconds plus souvent que les premiers. La météo de mon existence a alterné fréquents orages et rares éclaircies mais l’année de mes dix-sept ans rayonne toujours dans ma mémoire. Exaltante et éblouissante, pareille à une page blanche où tout me restait à écrire.

V.L.

Christiane Leydet

Banlieue Pompéi

Je me souviens de l’arrivée dans cette ville de banlieue au travers d’une couleur – d’une seule couleur, incertaine et monotone, qui recouvre l’année de mes treize ans à la manière d’une poussière vésuvienne lentement retombée du ciel – cette ancienne et brutale déflagration, et répandue partout, sans variations de texture, de ton, d’épaisseur – une même soie épaisse, entêtante et étouffante, et par endroit sinistre, tendue sur les façades et les trottoirs, à la manière d’un drap de deuil – mais pour quelle mort, je me le demande encore – et le ciel, par-dessus tout, comme une pièce de carton mou, mal recollé au bord des toits, peint de la même façon – ou plutôt déteint, car de lumière, car de soleil levant, je n’en distingue pas ou ne m’en souviens pas, c’était une aube d’été, pourtant, le long de cette avenue sans commencement ni fin – avait-elle un nom seulement, j’ai oublié, mais je revois encore les pavés inégaux sur lesquels la voiture avançait prudemment – cette mosaïque de pierres en forme de marelle devenue compliquée – soudain privée de paradis ; il s’était mis à pleuvoir, une pluie de même couleur, et tiède, qui noyait mes pensées et le paysage un peu plus, et j’ai vieilli d’un coup, je crois, mais est-ce bien cela – était-ce de la pluie, je ne sais plus ; il était tôt, nous avions roulé toute la nuit pour arriver avant les déménageurs ; figée sur mon siège, consentante, peut-être, je me souviens avoir fermé les yeux pour me laisser recouvrir à mon tour. 

C.L.

Hélène Belbas

             Jeune bachelière, taille fine, cheveux longs et rêves en cascade, je quittais l’appartement familial pour une indépendance assumée. J’entrais en fac de Lettres, j’avais faim de langues. Je voulais me nourrir d’elles, qu’elles emplissent mes oreilles, fondent dans ma bouche. Hébreu, grec, espagnol, je les apprivoisais une à une, dans une boulimie de sons roulés, de sens aiguisés et de paroles envoûtantes.

            Mon studio d’étudiante aux murs blancs étaient rempli de livres en vrac, disposés en rang sur les étagères, ouverts sur la table, en pile sur un tabouret. Les dictionnaires de langues côtoyaient les thèmes et les versions. A feu doux je mijotais, me laissais imprégner de ces mots, dansais dans le rythme de leur phrase à la lumière de ma lampe de bureau, tard dans la nuit. Je m’immergeais dans ces bains linguistiques, le monde s’ouvrait à moi, m’appartenait, je le comprendrais. Je serais enseignante-chercheuse, courant les séminaires, enchaînant les conférences, distillant mon engouement du savoir, développant mes perspectives sur ces univers éminemment précieux, en véritable citoyenne émérite du monde.

             « Foncez ! Prenez vos rêves à bras le corps, ne les laissez pas vous échapper ! Soyez Prométhée : apportez le feu sacré de la connaissance! » répétait à l’envi ma professeure de Didactique.

            Finalement c’était le monde qui était venu à moi. Dans ce collège classé Réseau d’Éducation Prioritaire, cinquante langues avaient été recensées parmi mes élèves.

H.B.

Audrey Cesbron

1994, 20 ans.

Je m’installais à Paris. J’avais gagné mon indépendance, j’allais vivre chez mémé.

Nous partagions chaque matin le jingle RTL, l’odeur du pain rôti dans la cuisine, un pschitt de Coco Chanel sur le palier.

Je courais rue de la Roquette, carte orange encore coincée dans la veste de la veille, enivrée par les fragrances de poulets rôtis du boucher ou celles du KFC de la place Léon Blum, je ne me souviens plus. Métro Voltaire, j’enjambais gênée le tourniquet, l’air de rien. La ligne 9 bondée, Mairie de Montreuil – Pont de Sèvres, devenait alors l’antre de mon intimité, ma loge. Je me grimais en femme, sobrement, pour rejoindre l’agence. Yeux écarquillés, bouche ouverte, petit miroir coincé entre les jambes, j’appliquais le mascara avec soin, bercée par les wagons chancelants. Avec mes cils bien allongés en haut et en paquets ratatinés en bas, j’observais le monde changer entre République et Rue de Passy, le fond de l’œil grisé. Avant de descendre, je chaussais mes escarpins bien saillants sur les côtés pour entrer dans l’arène bien attifée.

Tous les soirs, je m’évanouissais de fatigue, c’est arrivé une fois. Nous regardions Sabatier ou Drucker je ne sais plus qui était sur la Une. Parfois un message laissé à la concierge par le comédien ou peut-être le prof de sports, m’invitait à rejoindre Nation à pieds. On aimait beaucoup discuter. Je refermais mon chemisier avant de le quitter et prenais le temps de me reculotter dans le couloir avant de rejoindre mémé.

A.C.

J. Maurisse

La date est encore bien nette sur le billet de train que j’ai gardé – une relique, un acte de vie.

Tenir ce petit bout de carton froissé entre mes doigts fait revivre le visage de Deirdre, sa voix, ses cheveux bruns, et avec elle les embruns de la mer sauvage et sombre, le miel du houblon, le velours de la langue.

2 août 1980 – Edimbourg-Paris, via Londres : je rentre en France, dans un pays qui n’est plus le mien depuis longtemps.

Ce jour s’est greffé en moi comme une boursouflure, une anomalie de ma colonne vertébrale, une marque qui ne porte en elle que nostalgie, douleur et absence.

Il pleuvait ce jour-là ; une pluie fine et chaude. Comment pourrais-je oublier ? L’eau me frappa au visage quand je débarquai Gare du Nord comme si j’entrais nu sur un champ de bataille.

Je n’étais plus celui qui avait fui Paris ; la ville et moi ne nous reconnaissions plus. Je rentrais en France dépouillé de tout.

J’avais laissé les miens là-bas : l’Écosse, ma mère nourricière, m’avait recueilli. Je ne savais pas que tout ce qui me constituait resterait accroché aux flancs des Highlands. En y déposant tous mes espoirs, ma force vive, j’ignorais qu’ils s’incrusteraient dans la roche, les lochs, la montagne brune.

Ce 2 août, sur le quai, Inverness battait dans ma tête, dans mon sang, dans ma chair.

Mon chez-moi s’appellerait désormais « là-bas » et je ne pouvais m’y résoudre. J’étais un oiseau migrateur en exil forcé.

Ce billet de train dans ma main : un déchirement. J’en ferais un baume de vie.

J. M.

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