Écrire à partir de « Souvenirs de l’avenir » de Siri Hustvedt

Cette semaine, Alain André vous propose d’écrire à partir d’un ouvrage de la rentrée littéraire : celui de Siri Hustvedt, Souvenirs de l’avenir (Actes Sud, 2019).  Envoyez-nous vos textes (*un feuillet standard ou 1500 signes maxi) jusqu’au 6 décembre à l’adresse : atelierouvert@inventoire.com.

 (*) La version de votre texte doit être envoyée sous Word ou équivalent et mentionner votre nom en minuscules en haut de page – pas de fichier PDF accepté.

Extrait

« Voilà bien des années, j’ai quitté les vastes plaines du Minnesota rural pour l’île de Manhattan, en quête du héros de mon premier roman. À mon arrivée, en août 1978, ce héros était moins un personnage qu’une possibilité rythmique, une créature embryonnaire de mon imagination, que je ressentais comme une série de battements métriques s’accélérant ou ralentissant avec mon pas tandis que je déambulais au hasard des rues de la ville. Je crois que j’espérais me découvrir en lui, démontrer que lui et moi étions dignes de toute histoire qui se présenterait à nous. Je ne cherchais ni le bonheur ni mes aises à New York. Je cherchais l’aventure, et je savais que l’aventurier doit souffrir avant d’arriver chez lui après d’innombrables épreuves sur terre comme sur mer, ou de finir éteint d’un souffle par les dieux. Je ne savais pas alors ce que je sais maintenant : que quand j’écrivais, j’étais écrite, moi aussi. Le livre avait démarré bien avant mon départ des plaines. Les multiples ébauches d’un mystère se trouvaient déjà inscrites dans mon cerveau, ce qui ne signifiait pas que je savais ce qu’il en adviendrait. Nous marchions, mon ébauche de héros et moi, vers un lieu qui n’était guère plus qu’une fiction miroitante : l’avenir.

Je m’étais donné exactement douze mois pour écrire le roman. Si à la fin de l’été suivant mon héros était mort-né, étais mort en bas âge ou se révélait à ce point nul que sa vie ne méritait qu’un « sans commentaire », en d’autres termes, s’il n’avait finalement rien d’un héros, je les laisserais en plan, lui et son roman, et me lancerais dans l’étude des ancêtres de mon rejeton défunt (ou raté), à savoir les hôtes des volumes qui remplissaient ces cités fantômes que nous appelons bibliothèques. J’avais accepté une bourse d’études de littérature comparée à l’université de Columbia et lorsque j’avais demandé si je pouvais différer d’un an mon admission, les autorités invisibles m’avaient adressé une lettre filandreuse accédant à ma requête.

J’emménageai dans une pièce sombre avec un coin cuisine, une chambre plus sombre encore, une salle de bain minuscule carrelée de noir et blanc et un cagibi au plafond de plâtre tumescent au 309 de la 109e Rue Ouest pour la somme de deux cent dix dollars par mois. C’était un appartement sinistre, dans un immeuble lézardé, décrépi, fatigué et, si j’avais été un tant soit peu différente, vaguement plus sensible aux biens de ce monde ou un rien moins livresque, sa peinture d’un vert aigre et ses fenêtres ouvrant sur deux murs de brique sales dans la chaleur fétide de l’été nous auraient découragées, mes ambitions et moi, mais le degré de différence nécessaire, si infinitésimal fût-il, n’existait pas en ce temps-là. Ugly was beautiful, la laideur était beauté. Je décorai ma location à l’aide des phrases et paragraphes enchanteurs cueillis à volonté dans les nombreux volumes que je gardais en tête.»

Proposition d’écriture

Chacun peut se souvenir, me semble-t-il, d’années plus importantes que d’autres au cours de sa vie : et plus précisément au cours de ce qu’on appelle dans les romans les années de formation. Vous aviez 17 ans, ou 29, ou même 39. Chacun de vous peut identifier au cours de sa vie de telles années de bascule : des années-carrefours.

Premier temps

Notez ces années. C’est 1979, ou 2000. Commentez à la hache : cette année-là, pas question… Celle-là, pourquoi pas… Plutôt celle-ci… Puis choisissez, forcément. Une année qui signifie changement, prise de risque, petit ou grand exil, voire métamorphose… Et notez ce chiffre en gros dans votre calepin. C’est le défi que votre mémoire vous jette à vous-même. Une année, c’est tout un monde, et en même temps, dans le flux d’une vie, c’est très court. Est-ce qu’on n’ajoute pas des épisodes de l’année précédente ou suivante ? Est-ce qu’on n’oublie pas l’essentiel, ou en tout cas un aspect capital ?

Deuxième temps

Commencez par écrire à partir des quelques certitudes que vous avez conservées en ce qui concerne cette année précise. Dans le livre d’Hustvedt, il y a des souvenirs : des phrases qui commencent par « Je me souviens », notamment à propos de son installation à New York : « Je me souviens de la porte se refermant sur M. Rosales [le concierge], et je me souviens de ma jubilation. Je me souviens des deux pièces du vieil appartement, et je peux marcher mentalement de l’une à l’autre » (p.9) ; ou : « Je me rappelle la clarté lugubre qui pénétrait à travers les stores déglingués la première nuit où j’ai dormi dans l’appartement 2B, le 25 août » (p.10).

Mais très vite ça se brouille : « Je vois encore l’espace mais, si je suis honnête, je ne saurais décrire la configuration précise des fentes du plafond de la chambre, les lignes bosselées et les floraisons délicates qui s’y trouvaient, je le sais parce que je les ai étudiées, pas plus que je n’ai de certitude absolue quant au réfrigérateur, qui était, je crois, plutôt petit. Je suis tout à fait sûre qu’il était blanc, avec des angles arrondis, pas carrés. Plus je me  concentre sur mes souvenirs, plus je suis susceptible de fournir des détails, sauf qu’il est possible que ces derniers relèvent de la pure invention. C’est pourquoi je ne m’attarderai pas sur l’aspect, par exemple, des pommes de terre posées sur les assiettes devant moi voilà trente-huit ans. Je ne vous dirai pas si elles étaient pâles et bouillies, ou légèrement sautées ou en gratin ou frites, parce que je ne m’en souviens pas. Si vous êtes un de ces lecteurs que ravissent les autobiographies truffées de souvenirs d’une impossible précision, je dois vous dire ceci : ces auteurs qui prétendent, des années après, se rappeler parfaitement leurs pommes de terre rissolées, on ne peut pas se fier à eux ».

Vous voyez qu’elle commence par des points de repère a priori évidents : une arrivée, l’emménagement dans un nouveau lieu, le projet, le contrat qu’elle avait passé avec elle-même. Elle peut évoquer New York et sa vie d’alors, plutôt vite, à l’imparfait, mais très vite ses souvenirs sont contaminés. Par le fait qu’elle habite aujourd’hui à New York : « La ville où je vivais alors n’est pas celle où j’habite aujourd’hui. L’argent y reste dominant, mais son rayonnement s’est étendu dans tout l’arrondissement de Manhattan » (p.16).

Contaminés par le journal qu’elle tenait à l’époque, dans lequel figurent des détails et même des personnes dont elle n’a plus aucun souvenir. « Je n’ai aucun souvenir de Wanda » note-t-elle (p.24). Ou (p.87) : « Autour de ce souvenir intense, il n’y a rien juste avant ou juste après. Je ne me rappelle ni le cours de danse, ni ce que j’ai fait une fois rentrée à la maison ». Ou encore, à propos d’un dîner : « En vérité, ce n’est pas d’un dîner que je me souviens mais de plusieurs qui se sont mêlés dans ma mémoire : 1979, 1980, 1981 et 1982 se confondent dans mon esprit parce que les dîners se succédaient dans la même pièce «  (p.153).

Ou bien c’est son imagination qui lui joue des tours, avec la fiction qu’elle entraîne : « Je me souviens des Simon et du plaisir que je prenais en leur compagnie, mais l’histoire d’outre-mur s’était faufilée en moi, devenant une sorte de récit parallèle, bien qu’entrecoupé de celle du roman encore sans titre que j’écrivais » (p. 53). C’est que « toute histoire porte en elle une multitude d’autres histoires » (p.74).

Je vous propose de ressusciter une année de votre jeunesse. Celle que vous voudrez. D’en donner l’enjeu, l’atmosphère.

Je vous propose de ressusciter une année de votre jeunesse. Celle que vous voudrez. D’en donner l’enjeu, l’atmosphère. Car tout est une question de ton: « À mon sens, madame, écrire un livre est comme siffloter une chanson, prenez-la haut ou bas, peu importe si vous conservez votre propre ton. » Je gardais cette citation de Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme, du révérend Laurence Sterne, écrit Hustvedt, scotchée au mur au-dessus de ma table de travail en guise d’inspiration et de rappel éloquent du fait que les romans ne sont pas d’une seule variété.

Essayez d’écrire dans la zone, précisément, où le souvenir, le flou, l’autobio et la fiction, se rapprochent et parfois se confondent. Cherchez les » Je me souviens », mais aussi les « Je ne sais pas », « Je ne sais plus », « Je me demande »… Et essayez d’écrire une page qui évoque précisément l’atmosphère de cette année-là : 1500 signes, pas un de plus.

Lecture

L’auteur et son œuvre

Siri Hustvedt est donc une auteure américaine. Elle vient d’une famille d’immigrés norvégiens. Elle est née en 1955 dans le Minnesota, un État très présent dans son œuvre, et  a fait des études à l’Université Columbia, où elle a rencontré cet autre écrivain passionnant qu’est Paul Auster. Elle a écrit de la poésie, qui n’est pas encore traduite (Reading to you, 1982) mais elle est surtout romancière et essayiste ; elle est également chargée de cours en psychiatrie à l’Université Cornell. C’est son troisième roman, Tout ce que j’aimais (Actes Sud, 2003), qui l’a fait découvrir en connaissant un succès international. Sur le site des Éditions Actes Sud, on peut l’entendre lire son travail ou en parler, en anglais ou avec la traduction, n’hésitez pas à aller y voir. Il y a de très jolies choses, comme « L’objet de Siri Hustvedt » et aussi un entretien sous-titré autour de Souvenirs de l’avenir.

  • Le roman

Son dernier roman, Souvenirs de l’avenir, pose une question récurrente dans toute l’œuvre, essayiste ou romanesque, de l’auteure : « Pourquoi devenons-nous ce que nous sommes ? » Elle s’y intéresse tout particulièrement à l’interpénétration de la mémoire et de l’imagination. Ce ne sont pas des facultés distinctes, mais une seule et même faculté, ce que nous confirment les neurosciences, qui montrent qu’elles activent exactement les mêmes zones dans le cerveau. Nos cerveaux, souligne-t-elle, ne contiennent pas de souvenirs originaux ; ce ne sont pas des « disques durs ». Chaque fois que nous nous souvenons, le souvenir est susceptible de changer, et il change effectivement. Elle se moque des gens qui écrivent leurs mémoires et rendent compte au mot près de très longues conversations qui ont eu lieu trente ans plus tôt et qui n’ont été ni enregistrées ni même écrites : ce sont, dit-elle, des fictions, et c’est de cette façon que notre cerveau fonctionne…

Nos souvenirs, précise-t-elle, sont « infusés d’imaginaire ». En outre, nous sommes pluriels. Son roman le met en évidence.  Il contient des bouts de son manuscrit inachevé, et du journal qu’elle tenait à cette époque, grâce à un cahier retrouvé alors qu’avec sa sœur elle vidait l’appartement ayant appartenu à sa mère. L’auteure utilise ainsi cent cinquante pages pour tenter de restituer cette année où, alors qu’elle avait vingt-deux ans, elle avait pris une année sabbatique à New York et tenté en vain d’écrire un premier roman. Ce n’est pas la meilleure partie du livre, à mon sens un peu touffue, mais la patience sera récompensée.

En cours d’écriture, l’auteure prend conscience du fait qu’elle tourne en rond et imagine que son personnage entendait la voix d’une femme à travers le mur, et que ses amis d’alors tentaient d’interpréter les monologues et les cris glaçants de cette femme. La fiction vient alors à la rescousse de la mémoire. Et pas seulement : tout prend une autre dimension quand la narratrice se fait agresser (la nuit du 7 mai 1979) et aborde la question de ses relations tant avec les hommes qu’avec les autres femmes. Que nous soyons pluriels ou non, le roman renoue alors avec ses affinités anciennes avec le conflit et la catastrophe. Celui-ci montre comment une femme, aujourd’hui, peut trouver sa propre route.

A.A.

Alain André est l’auteur de romans, de fictions brèves et d’essais consacrés à l’écriture et aux ateliers. Il a pris l’initiative de créer Aleph-Écriture en 1985 et vit désormais à La Rochelle. Il y conduit des ateliers ponctuels consacrés à des parutions récentes, des modules de la « Formation générale à l’écriture littéraire », un cycle consacré au genre romanesque et, à Royan, une résidence consacrée aux chantiers des participants. Son dernier essai (Devenir écrivain, Leduc.s) a été réédité en février 2018, augmenté d’un dossier de Nathalie Hegron consacré à l’autoédition numérique.

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