Vos textes à partir de « Ça raconte Sarah » de Pauline Delabroy-Allard (2/2)

Sylvie Neron-Bancel vous a proposé d’écrire à partir du roman de Pauline Delabroy-AllardÇa raconte Sarah (Éditions de Minuit, 2018). Nous avons cette semaine sélectionné 10 textes parmi ceux que vous nous avez envoyés. Bonne lecture !

Christiane Leydet

Rodéo

On n’avait pas terminé de manger, il était midi précise, à ce moment-là. Toute la matinée, j’étais restée à guetter. Ma mère a entendu la Dauphine la première, elle a dit, Ils arrivent. Mon père a continué de mâcher ce qu’il avait dans la bouche, et peut-être dans la tête. Il a roté et replié son couteau. Mon frère avait prévenu la veille qu’il viendrait présenter sa future femme. On n’en savait pas plus. Il ne faisait jamais rien pour arranger les choses. Les portières ont claqué. On a entendu des rires mélangés – étouffés, ma mère s’est levée pour écarter le rideau en lanières plastique multicolores.

Il est entré le premier, cette femme ensuite, une grande brune, en talons, accrochée à son bras – collée à lui, presque. Brouhaha de chaises. Quand on s’est approché pour saluer, elle s’est retournée, Marco ! A-t-elle appelé. Elle avait un accent. Silence de sel. J’ai tourné la tête, affolée. Mais pour arrêter quoi ? Il a passé la porte dans un tourbillon de lanières cliquetantes, frémissant comme un poulain échappé du pré, sept ans peut-être, petit, musclé, bronzé comme un bohémien, le corps agile, le front en avant, la mine décidée, le regard vif, en alerte, interrogateur – un feu-follet, un lutin, un diable enfant – prêt à bondir encore, prêt à tout renverser autour de la table, dans la maison – dans nos vies. Mon père s’est mis en travers, ma mère a poussé un cri. L’enfant, surpris, a reculé d’un pas, son regard devenu malicieux braqué bien droit dans les yeux de mon père.

C.L.

Anne-Sylvie Delaunay

Dans le grand salon, les invités s’agglutinent en petits groupes serrés entre lesquels je me faufile, verre à la main. Les conversations sont animées, ponctuées de rires bruyants, comme forcés. On s’apostrophe, on s’enthousiasme. Et si on ne participe pas activement au vacarme, on s’y trouve englouti. J’avance avec détermination, comme si on m’attendait un peu plus loin. Et je rejoins une encoignure de fenêtre. Une zone neutre, un refuge, un observatoire.

Les visages me sont familiers, juste altérés au sépia du temps qui a passé, mais les noms m’échappent. Rares sont ceux qui ont conservé des traces d’adolescence ingrate, on s’est épanoui depuis. Les couples sont démonstratifs, ça dégouline de gestes mielleux. On est venu ce soir pour s’exhiber. Bientôt on dansera.

D’un coup, je sais que Paul est là. D’abord son pas affirmé et son sillage de tabac. Puis ses jambes arquées, ses épaules solides et sa chevelure noire. On ne peut ignorer sa présence, elle emplit l’espace, alors on le regarde, en biais. On le reconnaît bien sûr, mais on ne viendra pas à sa rencontre, ça, non. On n’a vraiment rien à voir avec ce provocateur scandaleux. On a mûri.

Le temps s’est suspendu en une crispation palpable. Insupportable. Je m’approche de Paul, touche son bras. Alors son regard me percute. Les bruns dorés s’y mêlent toujours de tâches bleu-gris. Magma de brillance et d’ombre, de défi et d’attraction pure. En pleine confusion, je tends à Paul mon verre intact en lui souhaitant la bienvenue.

AS.D.

Lisa Chauffin

Quelques coups légers à la porte du studio perturbent la chorégraphie.

Elle entre furtivement, nous salue d’un sourire franc et murmure du bout des lèvres un mot d’excuse pour son retard. Intriguée, je la regarde se placer. Je ne connais pas son prénom. Je ne l’ai jamais vue, elle doit probablement suivre un autre cours.

Elle a la grâce des danseurs agiles, elle sait allier la force de son pas à la douceur de ses gestes. Féline, elle esquisse des tours et ses cheveux bouclés suivent la cadence. Ses ronds de jambe sont accentués et précis, elle occupe l’espace de manière horizontale. Elle est au fond mais on ne voit qu’elle dans le miroir, éclairée par la lumière forte des néons. Je suis tiraillée entre l’observer ou imiter sa façon singulière de danser. Elle s’étire comme un chat, fait pivoter son buste jusqu’au sol, le touche avec ses mains bien à plat, la tête à l’envers, la nuque souple. Lors d’une pause, elle bavarde avec l’un des danseurs. Je m’approche pour saisir les bribes de leur conversation, même si elle parle suffisamment fort pour que tout le monde entende. D’une voix légère, elle raconte qu’elle vient d’avoir un enfant et qu’elle reprend la danse. Secrètement, je me demande où a pu se loger cet enfant dans ce ventre si plat.

Sentant sa présence dans mon dos, je danse différemment, habitée par un élan nouveau, qui irradie chacun de mes membres. La musique vibre dans les enceintes du studio bouillant. Je ne parviens pas à ignorer le reflet de son regard vert.

L.C.

Isabelle Vigier

Les retrouvailles

On tourne la scène des retrouvailles, les deux comédiens attendent en plaisantant.

Le cameraman me propose un cadre. Mon œil est attiré par quelque chose derrière son épaule…

Qu’est-ce qu’Il vient faire là ? Il a déjà rempli son office, ce n’est plus à lui…

Il s’assied avec lenteur, le scénario du film en évidence sur ses genoux. Il le feuillette, crayon en main.

Il me sourit benoîtement. Sa jambe gauche s’agite un peu, croisée sous la droite.

Un froid monte dans ma poitrine.

Pas d’esclandre, je joue ma réputation, mon premier film a eu un succès critique, mais a fait peu d’entrées, on me laisse une seconde chance…

Jamais bon signe quand il apparaît quelque part, on le sait, il traîne une aura d’artiste éternellement irrité, imprévisible. S’il n’était son succès de scandale, personne ne ferait attention à lui…

Dies irae.

Toute l’équipe le fixe, qui sort avec lenteur une flasque de sa poche revolver.

Il en renverse le contenu sur le scénario, arrondit la bouche pour mimer des baisers à mon intention, allume son Zippo.

Je souffle. Il se lève, s’avance dans ma direction, les feuilles commençant à se consumer à la main.

Un brasier à mes pieds, un crachat qui dégouline depuis mon front, je le regarde s’éloigner, qui hurle :

On se retrouvera au tribunal, petite crevure !

Je feins l’impassibilité, je mets mon œil dans le viseur de la caméra, tremblante.

Honteuse, non pas d’avoir coupé dans son texte boursouflé, mais d’avoir cédé aux sirènes, en acceptant le scénario de ce fou célèbre.

I.V.

Marthe Machorowski

Vernissage

En sortant du métro, Mélanie hésite. Mauvaise idée, ce vernissage. Son pressentiment se confirme dès qu’elle entre dans la galerie. De toute part, ils la cernent : mecs portant avec désinvolture des complets de lin savamment froissés qui ont dû coûter une fortune, nanas élégamment déshabillées de robes minimalistes – et griffées. Et elle là-dedans, minable avec sa veste de soie sauvage achetée en solde et son pantalon La Redoute. Quand elle baisse les yeux c’est pire, partout des chaussures de luxe, qu’elle reconnaît : elle a essayé d’aller sur internet pour trouver des godasses de marque à prix réduits. Et a vite renoncé. Pour tout arranger, ses maudits cheveux ont échappé à son chignon maladroit, ils se répandent en mèches désordonnées devant ses yeux. Le pire, ce sont ses mains, qu’elle ne peut tout de même pas garder tout le temps dans ses poches ! Trop grandes, trop rudes, calleuses, aux ongles courts. Comme son ouvrier de père. Enfin, elle a eu le bon sens de ne pas se maquiller. Elle aurait eu l’air fin, avec ses fards Monoprix dans cette salle où ça fleure davantage Guerlain que l’eau de Cologne ! Pourvu surtout qu’elle ne se fasse pas repérer comme l’Artiste célébrée avant d’avoir eu le temps de manger un morceau. Elle crève de faim. Et puis un peu d’alcool la stimulerait bien… Mais il va falloir jouer des coudes. Ces gens de la haute, aucune vergogne ! Ils s’agglutinent au buffet, se bousculent comme s’ils n’avaient rien mangé depuis trois jours.

M.M.

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