Vos textes à partir de « Ecrire jusqu’à l’aube » de Carole Fives (1/2)

Delphine Tranier-Brard vous a proposé d’écrire à partir du roman de Carole Fives, Tenir jusqu’à l’aube (Gallimard, 2018). Parmi les 20 textes reçus, nous en avons choisi 9. Nous publions vos textes en 2 posts. Merci de votre participation et bonne lecture à tous !

J. Maurisse

Il hésite… l’ascenseur… la loge de la concierge, le bruit de la télé… le hall d’entrée, vide… dehors, les lumières, la vie…

En partant, l’infirmière a laissé la porte de l’appartement ouverte. En allant la fermer, il s’est retrouvé sur le palier… Cinq étages, qu’il descend le matin pour aller travailler et remonte l’après-midi, pour rester auprès d’Eric. Depuis des mois. Dévoué. Par amour.

Il hésite… le trottoir, l’odeur de l’automne, un feu de cheminée qui parfume l’air… il est déjà au bout de la rue.

L’infirmière est venue vers dix-huit heures. Après la toilette, elle a augmenté la dose de morphine. Eric s’est rendormi.

Il lui en veut d’être malade, mourant. Son visage… Il l’imagine mort. Il aurait ce masque. Le nez paraît toujours plus grand sur un mort.

Il marche vite maintenant, raide.

Il entend encore la clé dans la serrure quand il est sorti, accablé, misérable, comme s’il avait commis un meurtre.

Ça fait… Compter le temps passé reviendrait à compter aussi le temps qui reste. Il sera trop court et beaucoup trop long, la maladie ne peut qu’empirer.

La nuit tombe, il fait froid ce soir… la mairie où ils se sont mariés : Eric, solaire, heureux, si vivant ! Il voudrait pleurer. Il se sent lâche, cruel. Coupable. Seul. Triste. Il continue… la gare. Il veut se noyer dans la foule. Il savait que ça arriverait, il aurait voulu le sauver. Il n’a rien pu faire, bien sûr. Une fille à la guitare chante Joan Baez. Il ne s’arrête pas.

Il veut partir. Loin. Son cœur bat. Trop fort.

J. M.

Sylvie Laforêt

Traîner au lit, cligner des yeux face aux persiennes brillantes, se rendormir peut-être, se dire que oui, c’est bien dimanche et qu’il s’offre sa petite grasse mat’! Tant pis pour ses paroissiens ! Ils l’attendront ou pas, un peu ou longtemps, selon l’envie qu’il aura de regarder encore le soleil à travers les fentes des volets, de paresser mollement dans les draps fripés, de rêvasser alors que ça fait plus de quarante ans qu’il se lève à 7h00 chaque dimanche, qu’il déjeune sans y prêter attention, un bol de café fumant d’un côté, les notes griffonnées sur un A4 pour son sermon de l’autre. Aujourd’hui pas d’homélie, que des rêveries. Humm quel délice ! Ça fait quarante ans qu’il se jure qu’il le fera un jour et c’est maintenant, et c’est tellement bon. Que diront ses fidèles? Monsieur le curé serait-il souffrant?

Il se rendra tout de même au presbytère, il enfilera son aube, il la dira sa messe, mais en retard, quand ça lui chantera de poser les pieds par terre, d’aller prendre sa douche et d’écouter un peu la radio, avant de décaniller. Pour le moment il prend son temps, il tend le bras et attrape son petit carnet, celui des poèmes et des croquis, il commence à gratter la pointe du crayon sur la feuille blanche, le titre d’abord : Dimanche matin. Il suçote l’extrémité de bois, lève les yeux vers la lumière tamisée,  puis penche la tête sur la page presque vierge, sa main court, les muses l’ont visité! Il soupire d’aise. Mon Dieu, comme il se sent bien ! Instant d’éternité

S.L.

Catherine Delamare

Mes deux amours

Ce soir il dormira. Ce soir, elle videra la bouteille de somnifère dans son whisky. Ce soir, elle partira, elle s’évadera, elle se sauvera.

Ca fait six ans qu’elle a pris sa décision. Depuis la nuit de cauchemar. Six ans. L’âge de Théo. C’est ce soir. 

Il est installé sur le canapé. Sa tête penche vers la droite, il se ratatine. Il s’affale. Il dort. Elle lui parle. Pas de réponse. Son sommeil est profond. C’est le moment.

Ce matin, elle a tiré la valise de dessous le lit, les habits de Théo, le carnet de santé, la bouteille de sirop, le bonnet bleu, le livre d’images.

Elle éteint les lumières de la maison. Elle ferme la porte à clefs, elle a pris soin de lui voler ses clefs, c’est du temps de gagné s’il se réveille trop tôt.

Théo tiré de son lit, les yeux à demi fermés, la bouche en parenthèse tirée vers le bas comme quand il boude, du sommeil plein le crâne, des morceaux de rêve arrachés.

Vlad, détaché de sa laisse, libre enfin, bondit, testant ses pattes endolories. Son corps longtemps assoupi par des années de chaines se remet en marche.

Le coffre ouvert, la valise en équilibre, Théo dans les bras. Elle l’installe sur le siège arrière. Attache sa ceinture. Vlad saute sur le siège. Sa tête posée contre Théo. Truffe contre joue. Haleine contre haleine.

Mes deux amours, dormez. On part vers le calme. Vers le sommeil doux.

La voiture démarre en silence. Les premiers lacets. Les gravillons sur l’asphalte. Ça crisse. Ça grince. C’est la vie qui redémarre.

C.D.

Françoise Blanc

Rouffiac

Y revenir. Dans les moments les plus sombres, ceux où il a dû arracher chaque geste à la paralysie, apprenant, comme un enfant, à mettre un pied devant l’autre, à utiliser la pince de ses doigts, il se disait : « Si je m’en sors, j’y reviendrai ».

Il y est. Au début du sentier, appuyé sur les deux bâtons devenus ses compagnons de route. Il ne reconnaît pas vraiment les lieux, c’était il y a vingt ans. Preikestolen, ce rocher célèbre, symbole de la Norvège, de la grandeur et de la beauté des fjords.

Y monter. Pourra-t-il encore ? Il avance lentement. Le chemin s’élève avec sévérité. Les randonneurs sont nombreux. On ne peut pas être seul sur un lieu mythique. Il ne se préoccupe pas des jeunes qui montent presque en courant mais qui s’essoufflent eux aussi. Il monte, il se concentre, prend appui sur ses bâtons qui garantissent l’équilibre.

Petites haltes pour reprendre son souffle, pour admirer le paysage unique, inhabituel, sublime : le fjord, tout en bas, si bas !

Encore un effort, bientôt l’immense dalle horizontale et le rocher qui descend tout droit vers l’eau, cette dalle où les hommes sont des pantins dérisoires dans la grandeur de la nature…

Il y est ! Il est arrivé ! La dalle avec ses crevasses, ses ruptures, ses replis. Il ne se rappelait pas. Il la croyait lisse. Elle est encore plus belle que la première fois.

C’était un pari fou. Il ne croyait pas qu’il le ferait. Mais comme il est heureux !

F.B.

Gaëlle Joly Giacometti

Elle ne peut pas dire qu’elle l’a, un jour, décidé.

Mais elle y pensait souvent.

Elle n’en avait jamais parlé, à personne. Ils auraient eu un avis. Elle n’aurait pas su dire.

Elle y pensait souvent, elle déroulait le scénario.

Ne pas changer les habitudes, dissimuler les signes d’une intention, pas d’allusions, pas d’effusions.

Attendre le train sur le quai, croiser le regard des habitués de la ligne. Envoyer un texto à son mari, qu’ils commencent à manger sans elle. Ne pas fléchir, figer les genoux. Retenir le flot. Feuilleter un journal gratuit. Effluves de la ville après échauffement de la journée. Renvoyer un texto pour les devoirs des enfants. Au dernier moment, à l’ouverture des portes, dans le sens contraire des retardataires, reprendre l’escalator. Sentir l’urgence dans les cuisses, sans courir. Éteindre, puis laisser tomber le portable dans une poubelle. Jeter le journal par-dessus. Prendre un bus de nuit pour Turin, tendre le billet payé en espèce, tête baissée.

Ne pas chercher le sommeil, deviner celui des autres voyageurs.

Ne pas se laisser distraire. Ventre caressé par les vibrations du moteur. Suivre du regard les bandes blanches.

Palper la nuit.

Arriver au petit matin.

Marcher. Défier la faim, la soif, l’épuisement.

Subir l’autre solitude.

Rendre à la folie, son espace.

Devenir l’invisible, en toute clarté.

Se contenter de soi-même.

Créer le fracas. Par le silence.

Créer le corps. Par son absence.

Si elle pouvait partir. Sans abandonner.

G.J.G.

Crédits photographiques: DP

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