Vos textes à partir de Erri De Luca

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Aujourd’hui, le texte de Muriel Gilet, Hersilie, Christine Courcol, en réponse à la proposition d’écriture d’Alain André à partir du livre de Erri de Luca, Les poissons ne ferment pas les yeux. 

« À la fin du dernier cahier assemblé par l’Imprimerie Floch, j’ai fait la liste de mes souvenirs de cet âge-là (10 ans): le village de Fontenille, mon instituteur de père… Pourriez-vous dresser un inventaire des images qui vous reviennent à propos de cet âge précis de la vie? »

Christopher avait onze ans…

Christopher avait onze ans et rêvait de devenir pilote. Il passait son temps à dessiner des oiseaux qui se transformaient en avions. Cela le passionnait.

C’était le début de l’été et ses parents venaient juste de recevoir son bulletin. Ils étaient furieux car il devait passer un examen en mathématiques pour entrer dans la classe supérieure. Son père l’avait fait asseoir dans son bureau, lieu où il n’était que rarement admis, et lui avait fait comprendre combien il le méprisait. Christopher en était resté abasourdi. Son père, cet être qu’il vénérait entre tous, lui avait asséné que son amour dépendait de ses résultats scolaires. Que son amour n’était pas gratuit. Que pour le mériter, Christopher devait suivre le chemin qu’il lui avait tracé, et que notamment, comme lui, il devait faire polytechnique. Ce qui voulait dire être très très fort en mathématiques. Il lui suffisait de se mettre au travail, et d’arrêter de rêvasser en dessinant des oiseaux-avions qui ne mèneraient jamais à rien. Les mathématiques étaient LA matière où il fallait absolument briller. S’il voulait qu’il l’aime, il devait avoir d’excellents résultats scolaires. Il devait  bien travailler et faire ce que l’on attendait de lui. S’il ne se ressaisissait pas, certes, il ne le mettrait pas à la rue mais il serait vraiment très déçu.

Christopher avait vu son monde s’écrouler devant ses yeux. Son père ne l’aimait pas. Mais c’était impossible. Tous les parents aimaient leurs enfants quoi qu’il fassent. Il ne pouvait pas ne pas l’aimer. Il ne pouvait pas imaginer que son père ne l’aime pas.

Cela avait été le début de la suite de sa vie. De ce jour il fit tout pour mériter l’amour de son père. Y compris polytechnique… Il n’y parvint jamais malgré un parcours exceptionnel et l’abandon de ses propres rêves.

Aujourd’hui encore il n’a pas compris que c’est son père qui ne méritait pas d’avoir un tel fils.

Muriel Gilet

 

3608d4e0f332134337742bbd76614f76Hersilie

J’ai dix ans

L’odeur de rouille des feuilles déchiquetées par les chaussures des passants se mêle à celle du bitume gras de pluie. Elle monte jusqu’aux persiennes entr’ouvertes de ma chambre. J’écoute les gouttes qui s’écrasent sur la rambarde du balcon, leur rythme rapproche l’heure du lever. L’uniforme bleu marine et blanc m’attend. Il prend la relève du gris et bleu ciel de l’école primaire.

Encore quelques minutes.

Je sais la dureté du banc sur lequel je resterai assise au cours des années qui s’ouvrent. Relié au bureau, il n’accueille déjà que difficilement le corps encombrant qui me fait ressembler à mon père. Je sais l’exigence qui se mêlera à l’encens dans ce collège qui n’admet que sur sélection. La journée d’épreuves au printemps dernier dans son enceinte m’a indiqué l’essentiel.

Je passe mon pouce sur mes lèvres, guettant les quelques gerçures qui perdurent et me rappellent le goût salé, le parfum un peu acre des embruns. La saveur de la mer découverte cet été.

L’automne est précoce. Il me presse de grandir.

Se lever, s’habiller pour la rentrée.

J’ai dix ans.

Emprunter le chemin tracé.

J’ai eu dix ans.

Et je m’en suis écartée.

Hersilie

 

b93024adbc8bbe3150116ee353686adbChristine Courcol

Quand j’avais dix ans

Quand j’avais dix ans, tout était possible. Le chômage n’existait pas, on découvrait la télé en noir et blanc, le transistor radio, les objets en plastique et les bas nylon. On n’était pas riches, mais on vivait bien. On polluait la planète, mais on ne le savait pas. Enfants du baby-boom, on était heureux comme on peut l’être à dix ans.

Il y avait la mer. Classe de sixième au Collège de jeunes filles de Lorient. Ma mère, professeur de lettres, nous enseignait le français et le latin. « Moi je trouve que la couture c’est plus important que le français », glissait une petite peste. Les samedis après-midis après l’école, quand il faisait beau, on allait à la plage avec les copines, Martine, Josiane, Monique, d’autres sans doute, tombées dans l’oubli. A l’époque on ne parlait pas de copines, mais d’amies. Ce sont amies que vent emporte, et le vent breton soufflait du large.

L’Atlantique qui roule, tantôt puissant et hargneux, tantôt endormi et presqu’inaudible,  rythmait nos rêves plus que nos vies. Symbole de liberté et d’aventure, il nous parlait de notre avenir, forcément magnifique. On échappait à toutes les contraintes, le corps pas encore formé, les seins qui hésitent à pousser, les ricanements qui dissimulent les inquiétudes et les hontes. Après s’être fait rouler par les vagues, on s’allongeait sur le sable, à l’écart des parents. Eux parlaient de la guerre d’Algérie qui pointait à l’horizon, et aussi du mariage du prince Rainier avec Grace Kelly, comparaient à mi-voix les chansons pernicieuses de Brassens (qu’on adorerait plus tard pour les faire enrager) au Bambino de Dalida. Nous, du haut de nos dix ans,la réalité ne nous intéressait guère. On débordait d’idées et d’imagination.

On voulait être différentes, vivre des viessimplement extra-ordinaires. Il était évident qu’on serait des rebelles, riende moins. On aurait cinq enfants mais surtout pas de mari, on savait confusément qu’on pouvait faire des enfants sans être mariées, et un mari, c’était la monotonie des habitudes, la soumission à une insupportable autorité, un vrai cauchemar. On était mûres pour le féminisme. On ne serait ni institutrices ni professeurs, des métiers vers lesquels on orientait souvent les femmes qui tenaient à travailler, on se voyait en aventurières, grimpant les plus hautes montagnes, traversant les déserts, bourlinguant d’un pôle à l’autre. Une certitude, on raconterait tout ça dans des livres, on s’imaginait volontiers écrivain, on aimait tant écrire n’importe quoi ! On levait les yeux sur la mer, l’horizon était vide, on se perdait dans l’infini. Là-bas, c’est l’Amérique, avait dit une grande soeur. Nos yeux brillaient de convoitise. On ne savait rien de ce continent lointain, donc on en attendait tout. L’avenir était comme un rêve éveillé.

 

Christine Courcol

 

 

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