Vos textes à partir de « Miss Islande » d’Audur Ava Olafsdottir (2/3)

Cette quinzaine, Laurence Faure vous a proposé d’écrire à partir de « Miss Islande » d’Audur Ava Olafsdottir (Zulma, 2019). Nous avons sélectionné 16 textes parmi les 34 reçus. Merci à tous de votre belle participation !

Antoinette Koering

Noire.

Elle étreint mon corps entier. Impuissante, plus du tout rasurée, je me sens attiré par ce noir opaque, insondable. Je n’oserai pas m’abandonner. Chevelure noire, algues ondulantes caressantes. Déstabilisée je perds pied. Garder ma bouche loin d’elle, de ce noir profond . Respirer, reprendre mon souffle malgré elle. Je me débats, je vais couler en elle.

Des années plus tard un amour teinté de crainte me serre encore le cœur dès que l’aperçois. Grand corps vif, fluide sous un soleil écrasant. Le noir est absorbé.

Le vacarme et la violence des rouleaux gris argent. Je pleure de joie de la retrouver. Enfin la mer, l’océan. Un océan au masculin.

D’être portée par l’eau – une eau, nager. Nager restera une victoire sur les cris de la mère inculquant à une petite fille les gestes de la natation. Sur un ton humiliant la première leçon de natation dans un lac de montagne sombre, au fond noir d’algues mouvantes.

Dominique Zinenberg

                                                    Une première fois et deux révélations

 J’avais seize alors, de l’énergie à revendre, et de longs cheveux noirs rassemblés en une tresse, « une telle splendeur » disait Myriam, ma meilleure amie depuis un an. Nous étions inséparables, cette année-là, dans l’enthousiasme philosophique qui s’était emparée de nous, grâce à notre professeure qui, dès le premier cours (la première fois), nous avait fait battre le cœur pour cette matière nouvelle que nous découvrions. Pourtant la première fois que je raconte aujourd’hui, c’est celle du jour où j’ai coupé mes cheveux. J’avais longuement préparé cette affaire-là. C’était difficile de franchir le pas, de passer à l’acte. Une vraie initiation à la liberté, à la fin de l’enfance. J’avais demandé à Myriam de m’accompagner car malgré ma détermination, je tremblais quand je franchis la porte du salon de coiffure. Je n’avais rien dit à ma mère et le soir même je lui remis la tresse intacte, comme un trophée.

Quand nous sortîmes du salon, mes cheveux courts, à la garçonne, je sentais ma pâleur et Myriam me proposa de nous rendre au parc de notre ville, ce lieu charmant et ombragé où nous pouvions nous asseoir sur un banc et discuter à l’aise.Pourquoi as-tu pris cette étrange décision de te couper les cheveux, Rachel ? C’était si urgent que ça ?

C’est lié à un secret, Myriam. Je veux bien t’en parler. Mon père a abandonné ma mère quand je suis née et maintenant que j’ai coupé me cheveux, c’est comme un serment ou un pacte que j’ai fait : je trouverai la force de le retrouver. C’est comme un nouvel acte de naissance. Après le bac, je commence mes recherches ! (Je pleurais en lui avouant cela, je pleurais comme jamais auparavant, un flot de larmes qui dévalait et lavait toutes les humiliations vécues, ressenties par ma mère et moi)

– Ce que tu viens de m’avouer, me dit Myriam après que je me fus calmée, me donne le courage de te dire le projet le plus intime qui ne cesse de me travailler depuis des mois. Je vais, oui, Rachel, je vais partir en Israël pour m’instruire et devenir rabbine.

 Ses yeux bleus s’étaient illuminés ; ses joues rosissaient ; tout son être semblait flotter de bonheur à l’idée de se plonger dans la Thora et le Talmud. Un rayon d’or passait près des arbres, l’éclaboussant d’une lumière douce.

Nous n’avions jamais été si proches l’une de l’autre, ce jour-là, sur ce banc en bois, et si sûres de notre avenir.

Evelyne Hanse

La dame de l’accueil raccroche et, fière d’avoir su se montrer convaincante, pleine d’amour de grande sœur dans les yeux, me dit : « Le Docteur Damien Brulay va vous recevoir de suite. Vous pouvez monter ». Je flagelle et me retiens de lui tendre la main pour qu’elle m’y accompagne. Pour protéger mon entourage, je n’ai prévenu personne. Je le regrette. Une boule douloureuse sur le côté du sein gauche, ce n’était pas assez. Il fallait donc qu’on m’envoie me faire palper les glandes mammaires par un ancien de l’école primaire. Moi qui vis avec le RMI, en plus.

Le tilt de l’ascenseur me sort de l’hypnose et la réalité me happe, brutale. L’odeur de détergent, le clap de fin de la sandale de l’infirmière. Le personnel est en rose, dans ce service. Quelle ironie. Je ne parviens pas à fermer le verrou mais au point où j’en suis. Les bras en croix, je m’allonge et attends la mort de ma pudeur. Ce n’est pas lui. Un homonyme. Jusqu’au gel glacé dont il me tartine, je me détends un peu. Il évite mon regard et met son bureau entre lui et moi avant de me dire qu’un examen plus poussé est nécessaire. Pendant que Monsieur essaie de se connecter à la Chine pour me lire les résultats, je me demande si ma poitrine retrouvera son élasticité après une épreuve pareille.

Je lui dis que je suis née dans cette clinique. Il répond que je peux aller me rhabiller. Par l’intermédiaire de mes doigts, dans la cabine toujours pas fermée, j’embrasse le ganglion capricieux. Mes complexes ont disparu.

Marie-Odile Joanneton

Cela fait maintenant trois semaines que je connais Alice et je ne sais toujours pas comment lui dire à quel point elle compte pour moi.

Hier, Alice m’a proposé de faire quelque chose que je n’avais jamais fait. J’étais là, assise, tranquillement en train de lire et elle est arrivée avec un petit sourire. Dans ses yeux je voyais que sa proposition l’enchantait, elle me proposait de faire quelque chose qu’elle-même savait si bien faire. Je l’avais vu exceller depuis trois semaines et maintenant elle me tendait la main pour me hisser à son niveau. Je n’osais à peine lui répondre tant la proposition était inespérée pour moi. J’ai dû avoir l’air abasourdi et cela l’a fait éclater de rire.

Je n’ai presque pas dormi de la nuit tant je voulais réussir, ne pas la décevoir, j’imaginais la scène.

Quand je suis arrivée ce matin, Alice m’attendait, souriante, tout de blanc vêtu dans cette grande salle blanche.Tu es prête ?

– Oui… ai-je balbutié

J’ai préparé tout ce qu’il fallait, sans un mot, sous son regard attentif et bienveillant.

Une fois fait, j’ai levé yeux sur elle.-

– Ok, on y va !

Mon cœur a commencé à battre plus rapidement. Je la suivais.

Nous sommes entrées dans une chambre. Un homme allongé, attendait. Il a regardé Alice. Sans un mot, il s’est retourné.

Je me suis approchée.

– Vas-y ! M’a dit Alice.

J’ai pris une grande inspiration et je n’ai pas hésité une seconde. L’homme a un peu tressauté.

Et voilà, j’avais réalisé ma première intramusculaire !

Annette coquet

BAGATELLE

Ce jour là j’avais demandé une nouvelle consultation à C.B. Son écoute attentive m’accompagnait depuis quinze jours. Je devais être opérée en urgence malgré l’épidémie du Covid19.

Mal-être frileux.

Tremblement du profond de la chair.

Froid s’échappant de mes os, m’inondant toute entière en traversant les feuilletés d’un corps épuisé de douleur.

J’étais allongée au sol sur une couverture de laine Enveloppée d’un duvet. Mains posées sur deux balles en mousse. Oranges.

 La séance allait vers sa fin.

-Comment irez-vous à l’hôpital demain? Quelqu’un vous y conduira?

-J’aimerais y aller seule. Et puis…

La réponse était là, dans le fond de ma gorge, refusant de franchir la frontière des lèvres. Bribes de mots mêlés d’éclats. J’avançais en hoquetant dans ma réplique.

Périodes de détresse. D’abord des larmes. Je pleure des mots. Je hache mes phrases. Plus tard arrive le récit.  Là, il ne s’agissait que d’un mot.  Jamais prononcé jusqu’alors. Pas de larmes. Un rire.

 -Je vais quand même pas y…

Rire

-Je vais quand même pas y aller…

Rire

 – Je vais quand même pas y aller en corb..

Rire

-Je vais quand même pas y aller en corbillard!

Le mot était lâché. C’était lui l’anxiété, les angoisses, la peur. Il s’échappait de mes os, traversait les tissus de mon corps. Il en effeuillait les enveloppes. Sortant de l’ombre. Naissant au monde des mots de la mort.

– Votre réponse est magnifique. De l’opération que vous allez subir, vous faites un jeu. Ironiquement. Corps et billard. Hôpital Bagatelle.

J’ajoutais Je possède déjà en mains deux boules.

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