Vos textes à partir de L’Ajar: Ecrire à trois !

Écrire à trois ! (à partir de l’ouvrage collaboratif du groupe L’AJAR, Vivre près des tilleuls (Flammarion, 2016).
À lire vos réactions, la dernière consigne en a surpris certains, amusé d’autres. Il s’agissait d’aboutir à un seul texte à partir de trois rédacteurs, une vraie gageure pour un texte court ! Vous y êtes parvenus pour la plupart. Voici le fruit de ces échanges. Première partie. 

 

Voici nos textes collectifs – Pascale Blazy, Véronique Hallo et Claudine Van Beneden – à partir de votre dernière proposition d’écriture, écrire à 3.

Nous avons beaucoup apprécié cet exercice, nouveau pour chacune d’entre nous. Merci,

 Véronique Hallo

Texte de Claudine Van Beneden (Véronique Hallo, Pascale Blazy)

Ce soir, j’ai pu voir mille étoiles dans les yeux de la petite. Ses rires en grelots résonnent encore. Je ne suis pas sa mère, je ne suis même pas de sa famille. Je suis seulement la voisine à qui on demande parfois de la garder dans les moments tourmentés. Tous les ans, à la même époque, juste avant Noël, je lui offre une soirée au spectacle d’Holliday on Ice. Ses parents font se qu’ils peuvent. Je sais qu’elle a besoin de s’évader la petite. J’ai de quoi, je peux lui offrir ça. Je dois lui offrir ça.

Un peu plus tard, le besoin de grand air m’entraîne sur la lande.

Passant près du marécage, j’entends un faible appel.

C’est la grand-mère de la petite, enfoncée jusqu’aux épaules dans la boue.

Je m’approche.

Nos yeux se croisent. Elle soutient mon regard, y lit comme une évidence que je ne lui porterai pas secours.

Elle cesse alors de se débattre et se laisse glisser lentement, inexorablement.

Je m’assieds sur un rocher.

Nous attendons en silence.

Lorsque la lune paraît, la surface du marais est aussi lisse qu’à son habitude.

Demain ou après demain, on fera appel à moi.

J’essaierai de lui changer les idées, à la petite. On ne sortira pas du jardin, je lui apprendrai le nom des fleurs, les bisannuelles, je lui parlerai de leur langage, celui des fleuristes.

On s’attardera sur les celles qui me plaisent le plus, les digitales. Plus tard, mais pas dans l’immédiat, non pas tout de suite, je lui révélerai leur secret.

C.V.B.

Texte de Pascale Blazy (avec Véronique Hallo, Claudine Van Beneden) : Illusions perdues

Lorsque je suis entrée à son service, j’étais jeune, trop jeune.

Je croyais qu’il allait me propulser au firmament des stars, mais je suis restée dans l’ombre.

Le mariage, voilà la seule chose que j’ai pu grappiller.

Tenir sa maison, m’occuper de ses réceptions, ses comédiennes, ses costumes, ses slips !

Sans parler de ses nuits… Celles où il a trop bu sont supportables, il dort.

Le temps passe, ma patience s’émousse, j’ai l’impression qu’il rajeunit

Est-ce cette noire sylphide qui sortait du bureau ce matin qui le change ? Je ne me rappelle pas son parfum quand elle m’a frôlée, mais son charisme m’obsède depuis. Féline mais légère, altière mais vive. Je me demande ce qui m’attire tant.

Envie d’être elle, jalousie de savoir qu’il va la modeler, désir de la connaître ? Je ne cesse de chercher le moyen de savoir qui elle est, de pouvoir la rencontrer à nouveau. J’imagine ce qu’elle pourrait apporter de neuf.

Mais à quoi bon rêver, que pourrait-il m’arriver de nouveau?

Je vais bientôt avoir cinquante ans, je n’ai même plus l’espoir, un jour, de monter les marches à Cannes comme ces jeunettes qu’il sublime sur grand écran. Plus elles sont au firmament, plus je plonge dans les méandres sombres de la dépression.

C’est beau la mer vu d’ici, de la fenêtre d’une chambre de luxe à Cannes. C’est beau, cette foule qui me fixe et m’ausculte d’en bas.

Depuis le temps que j’attendais qu’on me regarde.

P.B.

Texte de Véronique Hallo (Pascale Blazy, Claudine Van Beneden)

Les tempêtes intérieures, ça doit être terrible. Déjà, moi, je sens parfois le vent qui se lève prêt à tout envoyer voler, je jure et ma mère me dit « les hormones ! » Dans le bus, une femme regarde par la fenêtre, d’instinct je cherche à voir à travers la vitre sale ce qui l’intéresse. Mais le parcours est habituel, le trottoir toujours le même. Je fais le trajet inverse jusqu’à ses yeux que je vois maintenant troublés, l’iris vert clair se teinte de gris au gré de la larme qui perle. La marée s’est retirée, laissant une sécheresse sauvage et dure.

Un coup de frein, l’arrêt brutal du bus. Mon visage vient frapper violemment le siège qui me précède, je suis sonnée. Machinalement, je me tourne vers la femme au regard embué. Elle n’a pas bougé. Elle semble avoir traversé l’incident sans encombres. Elle me fixe de son œil vert-gris maintenant asséché. Je sens comme un torrent m’inonder le bas du visage, un liquide au goût métallique s’insinue entre mes lèvres. Le sang qui coule de mon nez se répand sur mon écharpe immaculée. Je ferme les yeux.

Maintenant, je suis rentrée, après de longues journées d’hôpital. Mon nez tout neuf s’enivre des senteurs du printemps, je vais de découvertes en découvertes. Depuis l’accident, c’est la première fois que je sors seule dans le jardin de notre maison.

J’ai appris, il y a peu, que la femme aux yeux verts était décédée, son cœur malade n’avait pas supporté le choc.

Je n’ai de cesse de penser à elle et à cette vie éphémère.

Le vent se lève dans ma tête, je sens venir la tempête.

Ma décision est prise. Tout va changer !

V.H.

Charlotte Hauuy avec Rémi Rousseau, Pauline Smith, Anne-Marie Verneuil, Philippe Béon.

Niki de Saint-Phalle (détail)

C’est trop nul que tu sois partie, Marla. J’ai plus envie de rien. Je suis triste tout le temps et j’ai tout le temps envie de pleurer. Je ne sais pas si c’est parce qu’on s’est disputé que tu ne viens plus à l’école, si tu as déménagé, ou si tu es morte. En tout cas, c’est pas sympa de ne pas avoir donné aucune nouvelle. Je sais pas où t’es, Marla. T’ES OÙ ?! Tu me manques trop. J’en ai marre. Cet après midi, piscine.

——–

J’ai horreur de la piscine. Ce cloaque aux vapeurs de javel, ce brouhaha et ces hurlements d’enfants et puis ce petit bassin dans lequel je saute en me pinçant le nez. Puis lentement, laborieusement, j’avance en ligne, dans l’eau comme de gros têtards appliqués sous les ordres de Monsieur Midget, le prof de gym. Ce jour-là, Midget avait l’air préoccupé, et puis il a reçu un coup de fil et il s’est éloigné un long moment. Moi, je me suis isolée, j’ai fait la planche, je me suis abandonnée, et j’ai décidé de cesser de respirer.

………..

J’étais bien, je regardais onduler le fond du bassin en me disant qu’un jour, je serais débarrassée de toutes ces conneries. Le problème c’est que toute la tristesse du monde ne supprime pas les réflexes. J’ai respiré un grand coup, senti l’eau se précipiter dans mes poumons, et je me suis rendu compte que je ne voulais pas mourir. J’ai essayé de reprendre mon souffle mais impossible. Je respirais au mauvais moment, j’avalais de plus en plus d’eau, je ne pouvais pas crier. Je suppose que j’ai perdu conscience.

Je suis sur un lit d’hôpital, Marla est assise à côté de moi. Elle est revenue! J’espère juste qu’elle ne m’en veut pas trop.

C.H.

Rémi Rousseau, Pauline Smith, Anne-Marie Verneuil, Philippe Béon, Charlotte Hauuy.

J’ai grandi à l’ombre des tours, au milieu de parallélépipèdes de béton parés de miroirs et dans le brouhaha discret des climatiseurs, j’ai grandi comme une petite fille sage, me faufilant le matin pour aller à l’école entre les banquiers d’affaires speedés, m’interdisant les jeux d’enfants. Un jour, je me suis dit que je ne supportais plus l’air contingenté et l’éclairage au néon, et que je préférais les arbres et mes bottes en caoutchouc, et je suis partie.

J’avais fait mon sac, rassemblé mes économies, écrit une lettre d’adieux à mes parents où je leur expliquais ma décision, où je leur disais de ne pas me chercher, je suis arrivée à la gare centrale. Elle paraissait presque petite au milieu des tours, mais je me suis quand même immédiatement perdue dedans. J’ai erré jusqu’à trouver un quai, j’ai pris un billet au hasard à un automate. Je suis montée dans un train qui partait vers le Sud, j’ai trouvé une place contre une fenêtre et j’ai regardé défiler la ville, la banlieue, et enfin la verdure.

Je ne me souviens plus m’être endormie, mais quand je me suis réveillée le train était presque vide et mes affaires avaient disparu.

Je suis allée voir dans le wagon d’à côté, je n’ai vu personne, j’avais envie de pleurer, la porte était lourde à tirer. Dans l’autre wagon, j’ai vu un petit garçon qui dormait, je l’ai réveillé, il était mignon et parlait comme les maternelles. J’ai essayé de lui demander « où sont tes parents » mais il n’a pas répondu, il a fait « pfff » avec sa bouche et il a rigolé.

Je n’avais pas envie de plaisanter, ce n’était pas le moment. Je lui ai demandé s’il avait vu un sac à dos jaune. Avec sa voix de flûte, il m’a dit « Oui, c’est le tamanoir qui l’a pris, je l’ai vu passer quand je faisais semblant.

– Semblant de quoi? Je ne comprenais rien.

– Ben de dormir… » Il m’a dit.

C.H.

Arsène Achar

Aujourd’hui, 6 décembre, j’en ai fini avec la vie.

Une décision dès plus paranormale, pour un Nicolas en ce jeudi. À la une de ce journal, on pouvait lire les motifs qui m’avaient poussé au dégoût de la vie. Pas la mienne bien sûr, mais celle avec Natacha. À la lumière de son prénom, on s’attendait à voir surgir une héroïne de Russie, une beauté froide et peu avenante; peine perdue. Sans être moche, elle n’avait d’impérial que le caractère, on aurait dit une tsarine en colère. En homme entretenu, elle gâchait mes jours; alors le terrible projet s’était fait jour.

En manque d’inspiration pour le mode opératoire, j’avais eu une autre idée bizarre, celle de m’inscrire à un atelier d’écriture sur le polar; une façon comme une autre de côtoyer le crime parfait. Les participants y agençaient des histoires qu’ils n’avaient pas commencées, j’avais hâte de découvrir le sort offert à ma victime. Une fin plausible, voilà le contrat proposé. Mais déjà cette fausse lettre de départ paraissait un coup de génie, je ne regrettais pas d’être venu! Qui saurait pour ce suicide organisé?

Moi! Moi je saurais, fichu voisin à qui on a refilé un pareil papier! Parmi mes congénères se cachait un meurtrier, aucun Nicolas bien sûr! Au flair, je misais plutôt sur une meurtrière, « Natacha ». L’écriture collaborative, je vous jure, ça réserve des surprises! Du regard, j’examinais mes voisins, huit têtes d’humains! D’où suintait le parfum de l’assassin? Après-midi prometteur, ça m’avait toujours plu de jouer à l’enquêteur! Un meurtre en devenir, zéro suspect, dans quelques heures le crime serait parfait, mais avant lui, l’enquête commençait.

A.A.

 

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