« Noir » de Véronique Cauquil et « Feu vide » de S. Balland

Il y a trois semaines, Arlette Mondon-Neycensas vous a proposé d’écrire à partir de Yoga d’Emmanuel Carrère (P.O.L. 2020) sur notre plateforme Teams. Voici deux des textes choisis par notre comité de lecture. Voir la sélection complète ici.

 

Véronique Cauquil
Noir

 

J’ai boutonné jusqu’en haut le vieux gilet, c’est dans les os cette sensation le froid qui pénètre, quand elle entre aussi la clarté du jour, je n’ouvrirai pas le volet.  

Il y a des matins lourds à se réveiller, la lune et son blanc hypnotique, je n’ai pas dormi.  

Je sors du lit une foule d’images en marche, un rêve me quitte, je garde le tee-shirt de la nuit, ma main traine à rassembler les vêtements, comme eux mes idées éparpillées. Mon corps est une chambre vide, je reste sous des épaisseurs de laine, calfeutrée.   

 Dedans étale le temps passe sur moi les heures en couches, je vois les pétales tombés du bouquet sec, le courrier de la pile qui glisse, le livre laissé, la vaisselle en équilibre, le visage défait je me lève dans un vertige.  

De toute ma force je m’habille, donner figure humaine à la défaite dans les vêtements familiers qui rassurent. 

Les fissures dans la maille qui les voit? 

Je suis ce bout de mine du tas de charbon, cette tristesse noire qui brille dans une cave. 

Tu m’emmènes comme je suis, dans mes habits de défaite voir l’exposition — Les Outre-Noirs— 

de Pierre Soulages. 

Des Noirs ruissèlent en grand format, une pluie douce sur ma figure, 

Des Noirs qui infiltrent les fissures, 

Tu demandes en regardant mes yeux,  

Comment nait la lumière?   

Je vois ton sourire qui éclaire. 

   

 

 

S. Balland
Feu vide

 

Se lever, pas se lever. Rester couchée. Encore, au moins quelques minutes. Vérifier sur l’écran du téléphone. A 43 seulement s’autoriser. Puis courir vers le soulagement dans la petite pièce d’eau. Et ne pas le trouver. Y rester. Se lever enfin sans espoir, rien n’a changé. Pas d’avenir. Et pourtant repartir vers le lit. Et puis non, se rasseoir pour réessayer. Ne plus savoir ce qui brûle le plus. Le faire ou ne pas. Avant, ou après. Pendant : est-ce que la souffrance est un soulagement ? Et le temps qui ne coule pas. Il n’est qu’ 1h45, je n’ai pas dormi. Essayer les genoux relevés, couchée sur le dos. Un très léger mieux, se concentrer dessus, pour attirer le sommeil. Dormir dans l’abandon glacé.

Éveillée, ne pas regarder l’heure. Dans la nuit, prendre encore des granules. Inspirer, souffler, par le nez, bien allongée, concentrée sur le souffle. Demain je vais être épuisée, non juste inspirer. Je respire bien, au moins deux minutes sans y penser. Souffler, avant que revienne l’envie. C’est mieux. Lui, ses mots. Pas d’avenir, je n’y vois pas d’avenir. Le grand creux m’aspire. Six jours. Et son silence toujours. Je ne disparais pas. Alors j’attends. Insupportable, il faut y aller, se lever. Souffler, inspirer, encore une fois. Je suis debout, pliée en deux. Avant, les mails, je le sens il m’a écrit. Mais l’autre brûle, le carrelage frais sous mes pieds. Demain je l’appelle. Lui, le médecin, me coucher ici, pas retourner au lit. Ou rester assise, m’adosser, brûler.

Il écrit, j’écris. Peut-être nous lisons nous avant de retourner à nos vies qui ne s’attendent plus.

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