Vos textes à partir de « Un chemin de tables » de M. de Kerangal (1/2)

Il y a 15 jours, Stefan Richter vous a proposé d’écrire à partir de « Un chemin de tables », de Maylis de Kérangal. Vous avons sélectionné 10 textes en réponse à cette proposition cette semaine. Merci à tous de votre belle participation !

Jean Bricout

Soudainement la touche du clavier se bloque sous son doigt, le « e » de la machine à écrire refuse de descendre, bloque le petit marteau de métal gravé qui frappe avec force le ruban bicolore. La vieille Remington qui l’avait accompagné fidèlement depuis dix ans comme ces serviteurs anglais qui servent leurs maîtres sans fléchir refuse de faire son travail, taper sur la feuille blanche la suite de son histoire.

Ses mots, ses idées se bousculent dans son cerveau, l’histoire se défait comme l’écheveau de Pénélope, il force avec son doigt la touche récalcitrante, sa langue tordue sort de sa bouche, glissant sur ses lèvres, ses lunettes glissent de son nez, ses oreilles le grattent, ses cheveux  se dressent, la sueur coule dans son dos, la moutarde lui monte au nez, il cogne la touche avec deux doigts comme Ephaïstos tapant sur sa forge.

Mais rien, le « e » se fait résistant, invincible sous la poussée.

Soulever le capot voilà la solution, aller dans les entrailles de  la bête comme Jonas. En  essayant il se casse un ongle, il hurle, maudit Monsieur Remington, secoue son doigt, une goutte de sang écarlate se fige sur le marteau , le voilà vaincu …, tant pis il arrache la feuille, la roule en boule et la jette dans la poubelle, en  glisse  une autre  dans la machine , en plein milieu il tape  :

LA DISPARITION

Daniel Martínez 

31 décembre

Quelques verres et décibels de trop
Quelques spots aveuglants
Des fumées incrustées dans sa tignasse et ses habits
Tel un éclair son réveil découla sur une décision 
Foutre le camp
L’hiver était comme tous les hivers
La nuit comme toutes ces nuits
Où le froid givrait les talus
Glaçait la rivière qu’il fallait traverser grâce à un pont submersible
Parfois des voitures sautaient dans le lit de galets
Vu son étroitesse
Et l’état des chauffeurs
Il le franchit à pied
Après être sorti de ce mauvais rêve
De cette réelle prison
De fêtes factices
L’air sec et glacial lui piqua le nez
Les yeux et les oreilles bourdonnantes
Sur le parking
La nuit était si belle
Une lune grand standing
Entre autos et poubelles
La brillance pure de l’astre nocturne
Se reflétait sur les pare-brises
Brillants comme des miroirs
L’odeur des pizzas montait à travers le feuillage des chênes verts
En suivant son filet
Jamais les étoiles ne lui étaient apparues aussi proches
Des gars sortaient pisser contre les arbres
Les filles entre les voitures
Des gars et des filles s’enfermaient dans ces voitures
Les filles aimaient les beaux gars
En costards
Qui dansaient bien.
Seul  il retourna vers ce monde
Qu’il n’aurait jamais dû quitter
Là où se formule une pensée non mitraillée de confettis
La solitude
Le dialogue intérieur
Le silence…

D.M.

Orane Chalvet-Parent

Soudain, Marie sent une vive douleur au bras droit, elle arrache aussitôt la seringue – évitant l’intrusion totale du poison – l’éclate sur le carrelage où de minuscules morceaux s’éparpillent. L’adolescente qui partage la chambre avec elle se précipite, mais la femme en blouse blanche est plus rapide, elle ramasse l’aiguille, la jeune fille, de rage, lui balance un coup de pied. Du fond du couloir, une voix masculine, imposante : va falloir se calmer là hein !

Marie n’est pas encore dans les vapes. En quelque secondes, elle voit la chaise renversée, les placards de vilain faux bois dont l’un, ouvert, dégueule de fringues ; elle voit par la fenêtre impossible à ouvrir, un nuage d’oiseaux jouant dans un ruban poussé par le vent ; elle voit aussi sa coturne échevelée, l’infirmière, décontenancée, une main posée sur le chariot à médicaments ; elle entend, plus lointains, les cris saisissants de la folie, devine les visages qui se tordent, hagards, les mains tremblotantes et maladives des plus âgées.

Marie n’attendra pas ici sa propre vieillesse…

Elle laisse passer l’infirmier pressé. Il ceinture avec vivacité l’ado encore agitée. L’infirmière plante une nouvelle aiguille…

Marie a juste le temps d’attraper son sac, de bousculer le chariot, de débouler dans le couloir, de courir vers la seule fenêtre ouverte de l’étage – par cette chaleur extrême c’est toléré – et de s’élancer, joyeuse, dans le ciel. Sauvée.

O.CP

Christine Clamens

La fillette et le Mur

(inspiré d’une photo de Henri Cartier-Bresson, 1962 – Le Mur de Berlin)

Cet après-midi d’été en approchant du Mur la fillette tressaille puis écoute, concentrée : une femme, de l’autre côté, chante une comptine. Ses petits frère et soeurs semblent n’avoir rien remarqué et jouent comme d’habitude à la trottinette et à la marelle ; la benjamine cueille des fleurs entre les pavés. Soudain, la fillette se rue sur le mur : nez collé sur les parpaings râpeux, jambe droite en extension, ses longs bras grêles tendus à l’extrême agrippent le faîte du mur tandis que son pied gauche cherche une prise en hauteur. Elle agit silencieusement, jette un regard à droite, à gauche : les enfants sont absorbés par leurs jeux ; personne à l’horizon. Elle cale son pied gauche dans un interstice, se hisse. Son pied droit tâtonne à son tour, dérape. Elle se cogne le nez sur le mur, étouffe un gémissement, vérifie que son frère qui est proche d’elle n’a rien entendu. Si ! Il a levé la tête et son regard étonné vers elle. Elle prévient le cri qui se forme dans la gorge du petit d’un violent mouvement de tête qui signifie ‘non !’ Il se tait et l’observe. La tête de la fillette dépasse maintenant le haut du mur mais elle ne peut se pencher pour regarder de l’autre côté car deux rangs de barbelés à hauteur de son petit visage sont prêts à lui déchirer les yeux. La comptine enfle. La fillette hoquète ‘Maman’. La comptine de l’autre côté du mur s’étrangle ‘meine Liebling. La fillette retombe au pied du mur en larmes. Ses frère et soeurs l’entourent maintenant. ‘J’ai retrouvé Maman’.

C.C

Véronique Hirbec

« Levez vous, mademoiselle et venez avec moi ». C’est sœur Thérèse, professeur de Français qui lui ordonne de la suivre au tableau. Gisèle se lève de mauvaise grâce. Le professeur la conduit et la fait défiler, de droite à gauche et de gauche à droite sur l’estrade devant toute la classe. Gisèle rougit un peu. Elle sait pourquoi elle est là. « Regardez bien les chaussures de votre camarade ! aboie sœur Thérèse ». Le cuir souple des Clark délacées s’ouvre, béant, sur les chevilles, les lacets en ont disparu et les Clark ainsi ouvertes lui donnent une démarche trainante. La religieuse continue, impitoyable. « Regardez mesdemoiselles, les efforts déployés par votre camarade pour ressembler à une mendiante. Ah, ça ! Vous pouvez être fière, mademoiselle ». Gisèle tire alors discrètement une langue espiègle dans le dos de la sœur moralisatrice. Les rires fusent dans la classe de cinquième. Gisèle, n’a pas honte, non, bien au contraire. Elle se sent portée par la complicité de ses amies. Elle se risque alors en douce à une révérence qui déclenche une nouvelle salve de fous rires. La mise en scène humiliante n’a pas eu le résultat escompté et c’est désormais une jeune actrice qui défile sur scène, confiante et lumineuse. Quelques minutes plus tard, de retour à sa place, insouciante de la punition qui suivra, « ça y est, murmure-t-elle à sa voisine, c’est décidé, demain je m’inscris au cours de théâtre : je sais ce que je veux faire plus tard, je serai comédienne ! »

V.H.

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