Ecrire à partir de Stations (entre les lignes) de Jane Sautière

sautic3a8re1Cette semaine, Alain André vous propose d’écrire à partir du récit de Jane Sautière intitulé Stations (entre les lignes), paru chez Verticales en septembre 2015. Envoyez-nous vos textes (un feuillet ou 1 500 signes maxi) jusqu’au 15 mars à atelierouvert@inventoire.com.

Extrait

« Au retour de Lyon, j’ai renoué avec les Hauts-de-Seine puisque j’ai habité près de la gare d’Asnières d’où je prenais le train pour rejoindre à nouveau la gare Saint-Lazare qui m’est apparue inchangée (elle n’avait pas encore subi la métamorphose actuelle), hormis la présence de deux œuvres (l’empilement de valises cour de Rome et d’horloges cour du Havre). La plus grande métamorphose était bien l’arrivée d’une nouvelle ligne de métro, la ligne 14, que je vais utiliser jusqu’à la station Châtelet pour travailler rue du Renard (proche de l’Hôtel de Ville). Et j’ai été immédiatement saisie, au-delà des progrès évidents des moyens de transport en Île-de-France, par l’étendue du réseau, la création de nouvelles stations, la modernisation des wagons… Sauf, dirait-on, dans mon train de banlieue, affecté par une surcharge du trafic et des voyageurs, des grèves très fréquentes et des pannes de matériel.

J’oubliais tout ça en baladant mon sandwich du midi dans le Marais, en y dénichant les petits jardins nécessaires à mon équilibre où j’étais libre de rêver, de lire de la poésie chinoise et d’écouter les oiseaux (et ça, me dis-je, c’est la vraie vie).

J’oubliais aussi en regardant, depuis mon appartement, couler la Seine, qui n’est pas la même que celle du centre de Paris, sans doute parce qu’on y voit passer les péniches chargées souvent de sable. Les triples vitrages faisaient de ce moment un temps totalement silencieux, coupé du monde, décentré. »

Suggestion

Stations (entre les lignes), le dernier texte de Jane Sautière (Verticales, sept. 2015), se saisit d’une dimension assez universelle de nos existences : la relation aux transports, notamment aux transports en commun. Dans ses textes précédents, il s’agissait du métier (d’éducatrice pénitentiaire), de la maternité et de la non-maternité, des vêtements… Elle s’intéresse ainsi à des thèmes qui font partie de la vie quotidienne : des « lieux communs ». Elle les élabore de façon très personnelle, en recueils de fragments ou de micro-fictions. C’est le domaine de ce que Georges Perec, après le sociologue Jean Duvignaud, appelait « l’infra-ordinaire » – il a écrit un très beau petit livre qui porte ce titre (L’Infra-ordinaire, Seuil, « Bibliothèque du XXe siècle », sept. 1989). C’est, davantage encore, celui qu’a exploré Annie Ernaux, notamment dans son Journal du dehors (Gallimard, 1993).

La première partie du livre propose quinze textes centrés pour l’essentiel sur les gares et les trains. Chaque chapitre est précédé d’une mention renvoyant à un lieu et, surtout, à des trajets. L’extrait ci-dessus est le douxième, précédé de la mention « Gare d’Asnières, Hôtel de Ville ». Les trois fragments qui le composent associent des dimensions très différentes : celle des transformations qui affectent les transports en commun, qui font de chaque passager une sorte de témoin du temps (dans le premier fragment) ; celle de l’autobiographie, qui épouse les changements de résidence et de travail de la narratrice (au début du premier fragment) ; et celle du subjectif, de l’éprouvé, de l’intime, dont les deuxième et troisième fragments creusent deux aspects différents : le plaisir d’être partie prenante de la fête parisienne, avec le sandwich dans le Marais (« et ça, me dis-je, c’est la vraie vie ») ; l’étrangeté d’en être séparé, en habitant près d’une autre Seine, qui est aussi une autre « scène », celle de la vie banlieusarde, séparée de la première, dans le meilleur des cas par un triple vitrage.

Mais ce sont des fragments. Chaque paragraphe fonctionne à la fois par lui-même et par rapport à ceux qui le précèdent ou le suivent. Le fragment, c’est un caillou, certains disent un diamant, en tout cas une forme plus ou moins pure, comme chacune des perles composant un collier. Il s’organise soit autour d’un centre : dans le chapitre considéré de façon globale, ce centre, c’est l’opposition Paris centre/banlieue ; soit autour d’une pointe finale, comme la chute d’une nouvelle : dans le chapitre ci-dessus, cette pointe finale est constituée par l’image du vitrage, pas double mais triple, qui souligne ainsi la séparation radicale entre deux des nombreux visages de Paris.

Je vous propose de commencer par dresser une liste de trajets qu’à une époque de votre vie vous avez effectués de façon régulière. Ensuite, vous en choisirez un ; à son sujet, vous écrirez deux ou trois fragments restituant ce qui constitue pour vous le ou les aspects les plus importants de votre relation à ce trajet (au total, 1 500 signes au maximum).

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Jane Sautière est née en 1952 à Téhéran. Elle a vécu l’essentiel de son enfance et de son adolescence à l’étranger. Longtemps lyonnaise d’adoption, elle s’est installée à Paris. Elle a publié des nouvelles et des articles en revue, co-signé Zones d’ombres avec Jean-Marie Dutey (Gallimard, « Série noire », 1998). Stations (entre les lignes) est son quatrième texte, publié comme les précédents chez Verticales.

Le premier, publié en 2003, était intitulé Fragmentation d’un lieu commun. Il a reçu le Prix Rhône-Alpes 2003 et le Prix Lettres Frontière 2004. Il regroupait cent fragments numérotés et adressés, composant autant de segments de son travail d’éducatrice pénitentiaire : portraits, scénettes, écrits dans une langue d’une grande densité, c’est un livre qui, entre écriture d’une pratique professionnelle et exploration de toute une facette de la vie de l’auteure, se dresse contre l’oubli, celui auquel on voue les prisons. En voici le fragment numéro 1 : « J’ai commencé ce texte lorsque je vous ai écouté. Il ne s’agit pas d’écrire une souffrance (la vôtre ou la mienne). Il s’agit d’être là » (p. 7-8).

Le deuxième, Nullipare (2008), évoque une dimension peu documentée de la condition féminine : ce que c’est qu’être « nullipare », c’est-à-dire, au-delà de ce mot atrocement technique, une femme qui n’a pas eu d’enfant. Elle nommait son projet de la façon suivante : « Je voudrais interroger l’ahurissant mystère de ne pas avoir d’enfant comme on interroge l’ahurissant mystère d’en avoir ». Citation : « Il y a ce qu’on me dit au bout de très longtemps d’amitié et de silence. Je n’aime pas mes enfants. Je regrette de les avoir eus. / Ce sont des secrets de pierre tombale (p. 55). »

Le troisième interroge encore un autre aspect de l’existence, puisqu’il s’agit de l’exploration de sa penderie. Il est intitulé Dressing (2013). En voici un extrait : « Raconter une robe, poursuite du vent. Je cherche sur les marchés celle-là qui contiendra tous les cieux et soleil de l’été, les petits martinets sifflant à s’époumoner, le goût des figues grasses de sucre, les étoiles filantes du soir. Évidemment, je ne la trouve pas. Ne sont d’ailleurs belles, cet été, que les robes des petites filles, dans leur fraîcheur parfaite, le volant simple, col et emmanchures bien dégagés, laissant au cou souple et aux bras ronds toute leur suavité. Tant mieux (p. 37).

Lorsque je suis fatigué du roman conventionnel (un personnage, une situation qui le pousse jusqu’au bout de lui-même, des rebondissements, la colle logique, une écriture souvent sans relief), je lis certains auteurs publiés chez Verticales, comme Nicole Caligaris, Arnaud Cathrine, Yves Pagès, Arno Bertina, Maylis de Kerangal ou… Jane Sautière.

Dans son écriture, j’aime le regard, intraitable, celui qui ausculte l’architecture et l’intime, le global et le détail. J’aime le travail de la langue aussi, celui des blocs et des blancs, analogue à celui de nos vies contemporaines. Ici, la « causalité séquentielle » chère aux romanciers du XIXe siècle semble effacée au profit de dynamiques moléculaires, sautant sans crier gare d’une trajectoire à une autre, via des déchirures (le travail, les amours, les accidents) et des reprises, voire des stations, au sens christique du terme. La vie, quoi, et ses « transports » mais celle et ceux d’aujourd’hui.

A.A?

Alain André a pris l’initiative de créer Aleph-Écriture en 1985. Auteur de romans et d’essais, il conduit des ateliers d’écriture à Paris et La Rochelle. Son prochain weed-end d’atelier consacré à l’art du fragment, intitulé « Avec Roland Barthes, aujourd’hui », a lieu à Bordeaux les 27-28 février 2016.

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