« Deux singes ou ma vie politique » de François Bégaudeau

2012-05-07 16.01.02[1]
« Place de la Bastille, 6 mai 2012 »  Alain André

Cette semaine Alain André vous propose d’écrire à partir du livre de François Bégaudeau: Deux singes ou ma vie politique (Verticales, 2013). Envoyez-nous vos textes jusqu’au 30 juin à atelierouvert@inventoire.com. Une sélection sera publiée deux semaines plus tard.

Extrait

« Aujourd’hui, c’est statistique la majorité de mes vis-à-vis ont un utérus, quoique je ne vérifie pas à chaque fois. Une sorte de passage à l’ennemie, sans doute précipité par ma lassitude de l’hystérie concurrentielle masculine. Un autre jour – quoique ce 1er avril s’y prêterait bien – je listerai les mecs fréquentés puis perdus de vue, soit que je les insupporte, soit que je ne supporte plus de leur être insupportable, soit accord tacite d’acter un désaccord latent. Tu n’en reviendras pas. Ni de mon indifférence au phénomène. Des mecs en moins dans ma vie ? Pas une perte. Pour moi, ça ne se passe plus là. Ça se passe de l’autre côté. »

Suggestion

J’ai trouvé ce passage aux pages 403-404 du dernier ouvrage de François Bégaudeau, Deux singes ou ma vie politique (Verticales, 2013). L’auteur s’en prend à sa propre identification à la France des années soixante-dix : ce « banquet gaulois où l’on boit et mange en parlant fort sous le regard magnanime de nos hommes politiques punaisés au mur comme on place un patriarche au bout de la table ». Banquet de gauche, bien entendu, mais on s’en fout, le petit François a d’ailleurs commencé par s’afficher giscardien, en 1978, au moment où l’âge de raison le rattrapait. Le livre raconte comment il a « quitté la table ».

Le passage ci-dessus en rappelle un autre (p. 195), dans lequel il dresse l’inventaire de mots riches de sens au cours d’une décennie et qui disparaissent au cours de la suivante. Tout cela m’a renvoyé à mes propres années 70, mais repensez tout bonnement à la période au cours de laquelle vous avez eu vingt ans. Dressez la liste de cinq mots qui étaient pour vous, alors, des mots riches de sens, revendiqués comme vôtres : des « mots-valeur » (c’est la terminologie de Barthes, au début des années 70 justement) : on est « pour » ces mots-là, « contre » d’autres. Puis dressez une seconde liste, pour aujourd’hui. Comparez. Sortez de la première liste (celle correspondant à vos vingt ans) les mots qui ont disparu de la seconde. Choisissez-en un seul : celui dont la disparition vous semble la moins « naturelle », la moins évidente. Associez-lui un visage, revenu de cette époque : celui de quelqu’un que vous avez « perdu de vue », mec ou nana peu importe, parce que vous avez cessé d’avoir envie de le-la fréquenter (ou l’inverse), parce que vous vous êtes perdus de vue, quelle qu’en soit la raison. Et si vous en faisiez le portrait : juste un instantané, l’image qui vous revient, celle qui s’impose ou insiste ? Avant même d’évoquer, peut-être, la raison de cet éloignement, et d’en interroger le sens ? En une page (un feuillet de 1500 signes) : puis envoyez-nous le.

Lecture

Deux singes ou ma vie politique est le livre d’un Gaulois, né en 1971 à Luçon. D’un Vendéen, donc, fils d’enseignants, passé par une classe d’hypokhâgne, devenu enseignant puis l’auteur de sept fictions aux Éditions Verticales : Jouer juste (2003), puis Dans la diagonale (2005), Entre les murs (2006), Fin de l’histoire (2007), Vers la douceur (2009) et La blessure la vraie (2011). J’ai lu le n°1, on m’en avait parlé ; le n°3, tout le monde avait vu le film, moi aussi ; et celui-ci, où j’ai retrouvé bien des choses, après tout, quoique moitié Vendéen seulement (et moitié Saintongeais, c’est un autre monde, à peine), j’ai reçu un ADN social analogue (parents enseignants et de gauche, khâgne, enseignement). J’ai reconnu la lassitude exprimée à l’encontre du machisme, l’estime peinée pour Ségolène, la fréquentation très majoritaire de femmes. Et la conviction qu’il faut changer de paradigme, la social-démocratie après Mao ça ne suffit pas pour changer d’horizon ! D’où m’est venu le malaise, alors, à la lecture ?

Il y a dans ce livre quelque chose d’un peu « mode », sensiblement. Comme le cynisme de Houellebecq, les contradictions de Ribéry ou de Cahuzac (je suis gentil, j’écris une chronique littéraire). Ça se renifle, comment ? Le bavardage, peut-être. Il est fier de ses formules, le petit François, pas si loin du banquet républicain d’ailleurs, dans le sens de l’emporte-n’importe quelle pièce. Ça s’auto-analyse avec un narcissisme jubilant – ah ! Jouer juste, quel bon « produit d’appel » ! Ça s’autocongratule, ça se distancie avec obstination du « noyau dur d’humeur mauvaise postillonnée par des grincheux, des indignés ». Ça s’ajuste ça se distingue, tiens les mécontents ça manquerait-il pas un peu de classe ? On ne dénonce pas la passion de l’égalité, non : on souligne qu’elle est le masque de la passion « virile », après tout on n’est pas là pour parler des paradis fiscaux : on fait dans l’étude « psychologique ». Égoïste en toute simplicité, alors ? C’est plus compliqué. Ce qu’il montre du machisme en politique, par exemple, est vrai ; et s’il ne parle que de celui qui règne à gauche, c’est qu’il connaît moins bien, sans doute, celui qui écrase tout à droite. Toujours « grande gueule », simplement (c’est lui qui se le sert). Et déterminé à choisir « la vie », nous explique-t-il, bravo. Mais à choisir quoi au juste, dans « la vie » ? La jouissance (celle de Cahuzac-Ribéry-Houellebecq) ? Ou bien la joie, la vraie, celle qui n’empêche jamais d’être solidaire, des « indignés » par exemple, et d’avoir le souci de l’égalité, entre hommes et femmes par exemple ? C’est quoi, la joie, dis Bégaudeau, tu nous expliques un peu, dans ton prochain livre ? S’il te plaît.

Alain ANDRÉ

 

 

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