En un souffle, Daniel Argelès (Triartis), par Pierre Ahnne

Pierre Ahnne est écrivain et a créé un blog littéraire. Il réalise des lectures-diagnostic sur les manuscrits qui lui sont confiés et partage chaque mois un de ses articles sur L’Inventoire. Cette semaine, il chronique le premier recueil de notre lauréat du concours de nouvelles Inventoire 2023 (pour la nouvelle Le manuscrit). Son livre vient de paraître aux Editions Triartis.

« Ce pourraient être de courts romans », dit Daniel Argelès à propos des cinq nouvelles allemandes composant ce recueil. Et d’évoquer les novelle de Zweig ou de Schnitzler, que ce spécialiste de la langue de Goethe connaît bien.

La formule s’appliquerait indéniablement aux deux récits les plus longs… Les Odeurs de ma vie : Martin est patron d’une entreprise de purification de l’air ambiant (ventilateurs, systèmes d’aération, etc.) et époux adultère ; le décor vieillot d’une chambre d’hôtel à Chicago le ramène soudain au souvenir du temps passé jadis dans une prison de RDA. Retour à Berlin-Est : un couple de quinquagénaires français séjourne à Berlin, où leur fille est sur le point d’épouser un jeune Allemand ; dans une exposition sur la RDA, la photo d’Erich Honecker au Festival de la jeunesse (1973) rappelle au mari la colonie de vacances où l’avait envoyé son père communiste.

Boucles du temps

Il y aurait bien là la matière de deux romans. Pourtant ces textes restent des nouvelles : comme les autres récits du recueil, ils ne racontent, en fait, qu’un instant – celui du court-circuit temporel qui provoque le retour d’un passé oublié ou occulté, venant se mêler au présent, dont il se distingue en général par l’emploi de l’italique pour les passages qui l’évoquent. L’événement prend une forme quasi fantastique dans L’Anniversaire, où l’enfant dont on célèbre le jour de naissance, et dont le père prépare un cours sur la littérature allemande et yiddish de la Shoah, croit tout à coup entendre un chien gémir. Retrouvant dans sa bibliothèque le poème de Gertrud Kolmar Un chien, le père s’aperçoit que l’auteure a été déportée à Auschwitz le même jour que celui où, des années plus tard, son fils est né. Dans À un fil, un professeur d’université allemand revoit des fragments de sa vie au moment de mourir. Dans En un souffle, un trompettiste de jazz d’origine allemande, exalté et bouleversé par la naissance de son premier enfant, joue sur son instrument et revoit son passé. À chaque fois, un élément déclencheur provoque la remontée des souvenirs : image, objets qui, grossis, prennent un aspect inquiétant (« Des franges dans la lumière (…). Un liseré blanc, des fils beiges tressés au bout d’un pompon ») ; odeurs (« de lino, de colle séchée et de désinfectant », « de béton nu », « d’établi et de chaîne à vélo »…) À chaque fois, aussi, l’histoire individuelle est reconduite au point où elle s’est nouée à la grande Histoire.

LIRE LA SUITE