Le désordre Azerty d’Eric Chevillard

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Cette semaine Françoise Khoury vous propose d’écrire à partir du livre de Eric Chevillard, « Le désordre Azerty»  (Minuit, 2014). Vous pouvez nous envoyer vos textes jusqu’au 25 novembre à atelierouvert@inventoire.com. Une sélection sera publiée trois semaines plus tard.

Extrait

« ZOO ne se prononce pas zou, il serait temps d’en informer nos amis anglo-saxons et certains de nos compatriotes aussi, d’ailleurs, abusés par le son ou que forme parfois le double o dans notre langue, comme c’est le cas pour igloo, par exemple, qu’il ne viendrait à l’idée de personne de prononcer iglo-o, sinon peut-être à certains Anglo-Saxons s’initiant laborieusement à la pratique du français et qui, ayant appris pour leur part que zoo se prononce zo-o, iraient s’imaginer non sans ingénuité que cette règle vaut aussi pour igloo ; un monde décidément nous sépare de ces gens-là. Zoo ne se prononce pas zou. Si zoo se prononçait zou, vous pensez bien que le lieu qu’il désigne ne serait pas cette prison, mais un palais de courants d’air et de galeries souterraines, un ciel d’oiseaux, une forêt frissonnante. Si zoo se prononçait zou, les animaux captifs auraient dressé l’oreille, leurs oreilles bizarres, et l’auraient entendu ; ils seraient depuis longtemps tous dehors, dans la nature. Zoo est le contraire de zou. Allons au zoo signifie exactement l’inverse de Allez zou ! Toi qui entres au zoo, tu perds du même coup l’usage et la possibilité du zou, et si ton ramage se rapporte à ton plumage, il va falloir baisser d’un ton.

Suggestion

Éric Chevillard est un amoureux des mots. Le titre de son livre est tout un programme. Plutôt que de choisir sagement l’ordinaire alphabet il opte pour l’ordre des touches du clavier « azerty »  et décrète cet abécédaire « désordonné ». Le clavier azerty est l’outil moderne de l’écrivain et il est très souvent question d’écriture et de posture d’écrivains dans ces textes. Comme quoi les listes restent un inventif démarrage de texte. C’est très amusant de lire Chevillard, on sourit souvent, mais pointe parfois derrière cet humour un point de vue accablé sur le monde comme il va. Cette lettre Z par exemple, prétexte à évoquer le zoo et l’enfermement des animaux prélude à leur disparition, enchaîne sur la menace de disparition des mots, un avenir où pointe l’appauvrissement du lexique. On ne saura plus ce que veut dire anaconda, ou tarentule ou alligator. L’ennui gagnera ces pages qui ne feront plus que déblatérer.

Ouvrez le dictionnaire au hasard et choisissez un mot dont la sonorité vous plaît, dont le sens est peut-être énigmatique parce qu’il s’agit d’un mot rarement utilisé. Qu’allez-vous en faire, démarrer une liste ? Ou bien ce mot pourrait-il être le prénom d’un personnage ? Ou encore un lieu utopique ? Allez-y, vaticinez, tintinnabulez ! Mais en un feuillet standard maximum (1 500 signes).

Lecture

Éric Chevillard publie des récits cocasses depuis vingt cinq ans aux éditions de Minuit et tient depuis plusieurs années un blog, « l’Autofictif », dans lequel, quotidiennement, en quelques lignes, il livre ses réflexions du jour sur un ton ironique. Sous forme de notes, micro-fictions, observations, aphorismes, il tourne en dérision la vanité humaine, surtout celle d’écrivains pas si écrivains que ça parce que trop occupés à courir après les honneurs, ou ayant trouvé la bonne recette qui se vend si bien qu’ils la resservent à intervalles réguliers. Chevillard ne se prive pas de les désigner nommément. La démarche est saine, de résistance même, afin de démonter les livres si factices qui encombrent les librairies et ne révèlent finalement qu’une grande vacuité. Ce faisant, il ne se ménage pas lui-même, se moque, prend la posture de l’écrivain incompris pour mieux en rire et se lamente du peu de lecteurs que ses livres attirent. L’humour est son arme, (dans son livre il choisit d’ailleurs le mot humour pour la lettre H). Le rire est le meilleur moyen de défaire tous les petits pouvoirs. Mais il parle aussi, tendrement, de ses filles, rapporte leurs mots pleins de bon sens derrière la naïveté, et des bêtes qui vivent dans son jardin ou de celles, plus lointaines, qui sont menacées par l’envahissement de cette espèce expansionniste, les humains. On imagine Chevillard en candide. J’évoque le blog alors que cette chronique est sensée parler d’un livre. Il me semble que la forme du blog est appropriée à l’écriture de Eric Chevillard. Il a inventé une forme unique dans le paysage littéraire numérique. Quelques lignes quotidiennes à savourer au réveil. Ses livres me touchent moins. Quoiqu’il en soit, cet auteur donne envie de s’emparer du dictionnaire et de piocher et goûter tous les mots. (Pour ceux qui n’auraient pas encore eu l’occasion de connaître ce blog, la version papier est publiée régulièrement par les éditions de l’Arbre vengeur).

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