Marie-Pascale Lescot : écrire au travail

Marie-Pascale Lescot anime des formations aux écrits en milieu professionnel. L’Inventoire l’a rencontrée pour lui demander ce qu’elle aime y transmettre.

Marie-Pascale Lescot, vous animez des formations autour de l’écriture professionnelle. Pourquoi avoir choisi ce champ d’application du langage ?

Je vais utiliser un mot inhabituel aujourd’hui, et qui peut sonner quelque peu grandiloquent : parce que c’est politique. J’ai beaucoup écrit « professionnellement », communication, journalisme, traduction, et mon parcours de bonne élève ne m’avait jamais amenée à me poser des questions sur comment les gens écrivaient au travail. Mais j’ai repéré peu à peu que tous n’étaient pas égaux devant l’écriture. Pour les personnes qui avaient des parcours scolaires courts je le savais déjà, mais l’intéressant, c’est que même des consultants bardés de diplômes prestigieux pouvaient passer à côté de la commande d’écriture. Il y avait là un vrai sujet à creuser, avec des ramifications profondes en termes de positionnement dans le monde du travail en particulier mais aussi dans le monde en général. En américain, on parle d’« empowerment » :

donner ou redonner du pouvoir à la personne, ici par le geste de l’écriture qui vous constitue comme sujet.

Quelle est votre approche de l’écriture professionnelle ?

Je me suis formée à l’animation à Aleph et je suis une héritière très fidèle de cette approche dont je continue de vérifier la pertinence. J’anime des groupes d’écriture littéraire et des groupes d’écriture professionnelle et la différence fondamentale entre les deux, c’est que les premiers choisissent de faire le saut et les seconds sont contraints. 

C’est le mouvement de chassé-croisé qui m’intéresse, amener la littérature dans le travail pour que le travail redevienne sensible par l’écriture….

Qu’on soit avec des éducateurs, des employés du privé ou du monde associatif, il faut proposer un chemin pour que les gens se remettent dans l’écriture tout court, avant d’aborder celle dite « professionnelle ».

Commencer par créer les conditions pour que les gens se sentent en sécurité, afin de faire émerger ce continent ignoré qu’est leur histoire avec l’écriture et avec la langue. C’est souvent bouleversant parce qu’il y a eu des ravages, des scolarités terribles, des grands enseignants et des minables, des histoires de langue qui se parle mais ne s’écrit pas, de langue perdue et de langue qu’on ne trouve pas, de honte qu’on se trimbale toute sa vie. En remettant de l’histoire, du personnel, on se distancie des projections sociales pour mieux appréhender son écriture comme la résultante, en grande partie, de cette sédimentation.

Après ce défrichage, un autre espace peut alors s’ouvrir pour faire comprendre que le « professionnel », c’est avant tout l’information et la « communication », beau mot quelque peu dévoyé aujourd’hui : on a quelque chose à communiquer à un ou des lecteurs.

C’est d’autant plus vrai que les écrits professionnels sont fondamentalement adressés, à défaut d’être toujours lus. Or je constate que, massivement, on n’enseigne pas ces fondamentaux-là en France. Il y a peu, un consultant me racontait qu’une associée avait relu son article et lui avait dit «Ta phrase a plus de 40 mots, elle est trop longue, personne ne la finira. » Il m’a demandé si c’était vrai, ce qui est le cas dans certains contextes. Il s’est marré et m’a dit « Mais pourquoi on me l’a jamais dit ? ».

Cela veut-t-il dire qu’il y a une écriture professionnelle, et une autre écriture (fonctionnelle), ou simplement qu’ils procèdent d’une même structure ?

Les gens vivent les deux écritures comme très clivées, il y en a une qu’ils fantasment comme libre (et souvent dépourvue de lecteur) et l’autre qui est difficile, frustrante, parce qu’elle obéit à des commandes et des contraintes. J’essaie de leur faire toucher du doigt que dans les deux cas, elle procède d’eux-mêmes et que le pas à pas du processus est identique. Et, surtout, je ne dis jamais qu’écrire est facile, au contraire, je répète qu’écrire est compliqué, complexe, parce que c’est vrai ! Quand j’ajoute que c’est le cas même pour ceux dont elle est le métier, les gens sont très surpris. Là, j’abats mon atout, un fac-similé de manuscrits de Gustave Flaubert, invraisemblable de ratures et de griffonnages. Ça marche, même si souvent ils ne savent pas qui est Flaubert.

Pensez-vous, à l’instar de Raymond Carver, que la littérature est l’art de communiquer un message d’un monde (le sien) vers celui des autres?

Pour moi, ce n’est pas l’apanage de la littérature. Aujourd’hui, beaucoup de livres, fictions ou documentaires, qui ne ressortent pas stricto sensu de la littérature, convoient un regard, une expérience, une vision du travail, si l’on s’en tient à ce sujet. Je pense notamment à la collection « Raconter le travail : le travail raconté par ceux qui le vivent » initiée par Pierre Rosanvallon. C’est aussi une question de goût : le travail des gens, ça me passionne !

La Petite Borde / Emmanuelle Guattari

L’écriture professionnelle peut-elle ouvrir le champ vers son écriture propre ?

L’immense majorité des participants que j’ai en formation écrivent pour le travail et pas du tout ailleurs.

Ce qui m’importe, c’est qu’ils arrivent à se remettre dans ce qu’ils écrivent pour redonner du sens au geste.

Annie Ernaux, Camille Laurens, Georges Pérec, certains textes de médiations littéraires peuvent provoquer une rencontre, un sentiment de proximité avec un auteur qui va les rapprocher de la lecture ou de l’écriture. Je me rappelle d’une AMP (aide médico-psychologique) d’une cinquantaine d’années qui avait travaillé toute sa vie dans un foyer pour personnes en situation de handicap. À propos des « transmissions » qu’elle avait à écrire, j’ai cité Annie Ernaux, « Voir pour écrire, c’est voir autrement ». Elle s’est immobilisée, très pensive, et m’a demandé de répéter. « C’est qui cette femme ? ». J’ai laissé une bibliographie avec Martin Winckler, Annie Ernaux, le désir était là.

Vous avez travaillé en institution psychiatrique où vous avez mené des ateliers à l’intention des soignants. Parlez-nous de cette expérience ?

Il s’agissait d’une commande institutionnelle. À force de « transmissions ciblées » informatisées, les cadres de santé avaient constaté qu’une grande partie des savoirs sensibles, intuitifs, qu’avaient formés les soignants au sujet des patients était en train de se perdre.

Il n’y avait plus d’espace pour accueillir cela et les écrits des soignants ne rendaient pas justice à la finesse de leur connaissance. La commande était un peu habillée de professionnel, mais l’intuition des cadres était qu’il fallait rouvrir la porte.


De mon côté, certains livres évoquant la maladie mentale m’avaient extraordinairement touchée, par l’écriture comme par le regard, je pense notamment à Marie Depussé (« Dieu gît dans les détails » et toute son œuvre en général) dont la clinique de La Borde, menée par Jean Oury et Félix Guattari, avait été le port d’attache, Emmanuelle Guattari (La petite Borde), la fille du philosophe qui y a passé son enfance ou Mary Dorsan dont « L’infini présent s’arrête » était paru peu avant.

Avec ces auteurs, je me sentais en bonne compagnie pour les accompagner ou les ramener vers une écriture qui accueillerait leurs émotions, leur subjectivité, autre chose que la supposée neutralité professionnelle. Comme souvent, dès qu’on fait partir les gens d’eux-mêmes, même dans un contexte professionnel, les cloisons tombent. Ils ont trouvé très rapidement la confiance et l’audace pour livrer des descriptions, des récits et des portraits magnifiques, à partir de situations insensées comme si, en fait, ils n’attendaient que ça, comme si c’était juste derrière la porte. Les textes étaient très forts et très drôles aussi, les infirmiers psychiatriques ont un humour particulier, il y en avait une qui disait tout de go « Moi, j’aime les fous ! » avec un appétit et une empathie incroyables. L’HP datait du 19ème siècle, des beaux bâtiments anciens entre le château et la caserne, et d’autres dispersés dans un grand parc à la sortie d’un village de campagne. Les murets qui l’entouraient étaient très bas, on pouvait presque les enjamber. Les fous, je ne les voyais pas, mais j’étais dans l’antichambre, un peu plus proche grâce aux soignants.

Qu’en avez-vous retiré dans le champ de l’écriture professionnelle ?

Une confiance absolue dans la littérature ! Plus le contexte est raide, aride, plus elle aide. D’abord, ces textes et ces auteurs inconnus suscitent une grande curiosité, ça vient d’ailleurs ! Les participants ne connaissent quasiment aucun des auteurs cités, à la rigueur Martin Winckler à cause du film de Michel Deville « La maladie de Sachs ». Ça me renvoie régulièrement au fait que la culture littéraire, pour moi c’est l’évidence, le centre du monde ou presque, mais pour les autres, ça n’existe pas. Il n’empêche, grâce à ces textes particuliers qui débarquent sur la table, ça circule, ça se déplace, il y a des courants d’air.

Ensuite, chez les auteurs cités, la littérature donne à voir le monde, le travail, elle le rend visible. Pour les participants, ça refonde le réel et la représentation qu’ils ont de la littérature.

« Tiens, c’est pas seulement des belles phrases et des grands mots », oui, c’est aussi un pavé de 400 pages qui montre en ouverture comment un jeune psychotique étale ses excréments partout et la violence absolue dans laquelle il vit. C’est un pari d’amener des auteurs dans des formations à l’écriture, sur leurs lieux de travail, parce que les gens fantasment sur la méthodologie, les trames, ils veulent des outils, des trucs, trouver le bon mot, faire des belles phrases, ils veulent savoir s’ils sont bons… ce pari, il faut le tenir mais parfois c’est très dur. Et quand j’ai flanché, à chaque fois, je me suis plantée.

Quels retours des participants avez-vous, après-coup sur leur pratique de ces ateliers ?

Ce qu’ils aiment le plus, ce sont les propositions d’écriture personnelle avec les médiations littéraires. Ça a le vif et l’éclat de la nouveauté. Pour une fois, peut-être une seule fois, ils se seront surpris à écrire, à aimer cela, ils auront trouvé un peu de confiance. Au-delà, ça ne m’appartient plus, je ne les revois jamais ! Dernièrement, dans un ESAT (Etablissement et Service d’Aide par le Travail), j’ai lu dans un bilan «J’ai appris à oublier la page blanche ». C’était un moniteur d’origine portugaise qui avait dû aller à l’école quelques années, les doigts d’une main. Il avait parlé de « la honte » qu’il éprouvait par rapport à son écriture. Le soir de la première journée, il a raconté à sa femme (qui s’occupe de tout ce qui est paperasse à la maison, comme pour la plupart des hommes du groupe) ce qu’il avait fait, qu’il avait écrit un texte sur « j’aime/je n’aime pas » (d’après Roland Barthes). En fin de troisième jour, il avait écrit un texte plus long pour raconter une journée de travail avec son équipe d’handicapés, qu’il avait ensuite réécrit. Il était très fier, très ému. Et il avait raison de l’être. Peu importe que ça ne dure pas. Ça aura été, envers et contre tout.

DP

Photographie de couverture prise à NYC © Jerry Berndt

Bio-bibliographie de Marie-Pascale Lescot:

Après des études de lettres, Marie-Pascale s’est consacrée à la danse professionnellement. Elle a ensuite été journaliste et conceptrice-rédactrice en communication écrite et télévisuelle. Après avoir découvert les ateliers d’écriture aux États Unis, elle s’est formée à l’animation à Aleph. Depuis 2007, elle intervient dans des organisations du secteur social et des entreprises sur les écrits professionnels, l’écriture du travail et l’écriture de création. Elle fait aussi des accompagnements individualisés par e-mail.

Elle est l’auteur d’un documentaire (« Le mollet de la danseuse ») et d’une bande-dessinée (« Jambon d’épaule »).

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