Vos textes à partir d »Une chance folle » d’Anne Godard (2/3)

Durant la dernière quinzaine, Alain André vous a proposé d’écrire à partir du roman d’Anne Godard, Une chance folle (Minuit, 2017). Nous avons sélectionné 15 textes parmi les 39 reçus. Merci à tous de votre belle participation !

Béatrice Peters

Invisible

Dans la banalité des jours je vous donne à voir mon visage. Je vous l’abandonne mais ne vous y fiez pas, aucun d’entre vous ne peut le voir. Vous discernerez les yeux clairs, estompés derrière les verres ou vifs lorsque je m’anime, le fin nez busqué au profil austère, la bouche étroite et mince. Mais mon visage ne parlera pas, toute trace susceptible de dévoiler un peu de son histoire a été effacée.

Treize grains de suture au sommet du front, mémoire d’un plongeon, sur un rocher de Ligurie, d’une adolescente gorgée de vie,

Fracture encore palpable du maxillaire gauche, souvenir de la violence du choc d’un accident de voiture  – jeune femme j’étais alors désespérée d’amour,

Sillon vertical au-dessus de la lèvre, vestige imperceptible d’une profonde déchirure chargée d’éradiquer un point suspect, premières angoisses de mort d’une cinquantenaire,

Et l’empreinte la plus secrète, depuis la prime enfance enfouie dans la pénombre de la bouche, la fine couture du palais supérieur. Seule ma langue la connaît encore, qui d’une chaude caresse la réveille, et soulève le voile qui béant me reliait au ciel.

De tout ceci vous ne verrez, ne saurez rien. À aucun prix un visage ne doit révéler les meurtrissures d’une vie – surtout pas celles d’une femme! Les médecins, magiciens du masque, font des prodiges pour en évaporer les signes. Je vous donne à voir mon visage, mais il reste invisible à vos yeux.

B.P.

Jean Bricout

Absence

                Quels chemins l’avaient conduite dans cette chambre, avec cet homme rencontré dans un des sites de rencontres qui fleurissent sur Internet pour offrir le bonheur aux plus de cinquante ans. Ses enfants lui avaient conseillé de s’y inscrire. Patrick était son dixième rendez-vous  elle l’avait trouvé charmant puis de restaurants en visites aux musées, de soirées aux théâtres, leurs mains s’étaient égarées et leurs lèvres, touchées. Depuis si  longtemps elle n’y avait goûté, étourdie par son ivresse elle se retrouvait dans sa chambre.

           Déjà il avait jeté sa veste… Elles se mit à trembler, s’appuya sur un mur tapissé, elle devait partir… L’homme posa ses mains sur ses épaules, l’embrassa à nouveau. Elle sentit une main faire glisser le zip de sa robe. Non, il ne faut pas hurla une voix dans sa tête, alors que l’attache de son soutien-gorge cédait sous les doigt.

               Il la regarda avec un air étrange, ses mains s’étaient éloignées de son corps. L’absence l’effrayait, cette plaie profonde, ce sein absent.

                 Le dernier homme qui l’avait touchée était le docteur Marchand, lui parlant doucement de cette tumeur, de la mastectomie. Les mots du médecin étaient doux, l’assurant que l’opération était sans douleur. Sale menteur, hurla-t-telle en quittant la chambre.

J.B.

Lysiane Panighini

Guérison

N’allume pas la lumière. Pas tout de suite.

Je voudrais te dire, t’expliquer, te raconter ce corps. Mon corps. Cette cicatrice blanche sur mon ventre, large trace irrégulière, miroir de morceaux de vie.

Tu peux, si tu veux, la découvrir du bout de tes doigts, juste l’effleurer, en deviner le contour.

Et je t’en conte l’histoire, celle d’une déchirure béante aujourd’hui refermée, d’une âme écorchée aujourd’hui réparée.

J’avais 14 ans. L’âge des doutes, l’âge de toutes les peurs. Peur du vide, peur de la mort, peur de la vie. Sentiments de paralysie face à des questions existentielles trop vastes, trop lourdes.

Le sais-tu ? L’entaille de la peau, le sang qui coule, ne sont rien à côté de la douleur du désespoir et de la folie qu’elle entraîne. 

Alors oui, ce stigmate indélébile est la mémoire d’angoisses me rongeant les entrailles, que seules les morsures du cutter apaisaient.

Chair qu’il me fallait meurtrir et taillader pour garder le sentiment d’exister.

N’allume pas la lumière. Pas tout de suite.

J’ai encore quelque chose à te dire.

Vois-tu, je n’ai plus de démons, car ce soir, je les ai tous vaincus.

Il ne reste que cette marque inaltérable et sublimée. Preuve tangible de mon pouvoir sur la Vie, elle est force, point d’appuis, pierre angulaire de ma reconstruction.

Incrustée en moi, puisse-t-elle te rassurer ou te faire fuir à jamais… accepter ton regard sera l’ultime victoire.

Le temps est venu d’allumer la lumière.

L.P.

Hélène Belbas

Bleu

            Mon bleu à moi n’est pas bleu. Et pour cause, cela n’en est pas un. C’est une fausse ecchymose d’un rose discret qui me fait même la faveur de s’estomper l’été sous l’effet des rayons du soleil. Il m’accompagne partout, depuis toujours. Indolore et inodore, je m’amusais enfant à faire disparaître cet angiome en exerçant dessus une pression de quelques secondes. Caché, pas caché. Cette anomalie vasculaire, bénigne, trois taches cutanées, tel un archipel d’îlots, a grandi avec moi s’étirant de tout son long sur la face antérieure de ma jambe. C’est ma coquetterie, chacun la sienne.  Entre nous c’est du sérieux, nous allons fêter nos noces de vermeil : il ne m’a jamais fait faux bond que se soit devant un jury d’examen, sur une table d’opération, ou à l’audience face à la juge aux affaires familiales. Là oui cela a fait mal, même s’il n’y a pas de trace apparente.  Depuis j’ai deux bleus, à l’âme.  Mais  avec l’été ils ne s’estompent pas : l’un, l’aîné, devient couleur abricot et l’autre, son frère, devient couleur pruneau. La douleur de leur absence se fait intense parfois, j’ai beau la comprimer, tenter de la faire disparaître, comme dans mon enfance, cachée, pas cachée, rien n’y fait. Eux aussi sont ma chair, ils ont la délicieuse odeur de l’adolescent aspergé d’eau de toilette mêlée à celle croustillante des céréales du petit-déjeuner. Ils grandissent avec et sans moi, une semaine sur deux, ils s’étirent et me dépassent maintenant. Ils sont mes récifs à fleur de peau.

H.B.

Odile Fabre Jarrier

La cicatrice

Enfant, elle m’avait toujours intriguée . A chaque visite de Mr Paul, je vérifiais sa présence, je voulais être sûre qu’elle n’avait pas changé. Elle incarnait le personnage, lui donnait son prestige, son mystère. La «  cicatrice »  sur le front m’impressionnait, m’entraînait dans des histoires extraordinaires, héroïques, bien sûr. Personne ne donnait de réponse claire, sujet inintéressant pour tous, et pas question de l’interroger, trop taiseux , je me contentais d’un épisode de morsure, où, quand, comment, impasse totale …  qui bien sûr attisait mon imagination . Pourquoi un secret, ou alors une banalité sans aucun intérêt ? J’étais très déçue, mais j’étais persuadée d’une autre histoire, beaucoup plus intéressante, peut-être plus inquiétante ?? Elle était pourtant là, boursouflée, rougeâtre, irrégulière, qui restait décolorée l’été, qui rougissait lors des longs repas copieux…  ou lors des discussions entre hommes sérieux. Quelques années ont passé, et Elle était bien là, bien visible, sur une peau burinée, donnant une élégante note ténébreuse à M. Paul et toujours ignorée par tous…  Un jour nous nous sommes retrouvés tous les deux seuls, je posais enfin la question… et la réponse me figea :

– Quand j’étais prisonnier, un rat affamé m’a mordu, mais tu sais c’était chose courante.

Un instant, j’ai vu ce personnage enfermé dans une cellule, derrière les barreaux pour vol, ou assassinat avec de dangereux  truands. Voyant ma stupéfaction il rajouta immédiatement :

– Je suis resté prisonnier de guerre pendant 6 ans , ce n’était pas toujours facile, nous vivions avec la vermine…

Il me raconta ces longues années et cette cicatrice très importante pour lui, trace indélébile.

Alors, Elle m’apparut magnifique.

O.F-B.

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