Vos textes à partir d »Une chance folle » d’Anne Godard (1/3)

Durant la dernière quinzaine, Alain André vous a proposé d’écrire à partir du roman d’Anne Godard, Une chance folle (Minuit, 2017). Nous avons sélectionné 15 textes parmi les 39 reçus. Merci à tous de votre belle participation !

Cécile Quiniou

L’ennemi intérieur

Eux m’indiffèrent, je leur dis, je peux leur dire : « j’ai eu un accident, il y a longtemps ». Je reste à bonne distance. Cela ne m’affecte pas. Le ton que j’utilise suffit à les dissuader d’aller plus loin, de fouiller, de fouiner dans ma vie. Ils ne sauront pas.

Toi, c’est pas pareil. Tu commences à me connaître, tu dois savoir.

Il me faut te la raconter cette histoire. La cracher pour me débarrasser de ce quelque chose de sale, de pas encore  digéré qui laisse vingt-quatre points de suture sur mon corps.

La cicatrice est là, toute en longueur, visible surtout les mois d’été. Je la traite en étrangère. Je ne la regarde pas. Je ne la touche jamais.

Toi, tu aimes passer ton doigt dessus, malgré ma réticence.

Le mal physique a duré quelques mois, un an tout au plus. Réparée, recousue, cicatrisée, les os, la peau, les chairs meurtries…

Dans ma tête, la plaie est béante. Dès que les mots cherchent la sortie, je la sens se fissurer, se rouvrir, commencer à suppurer. Infecter ma vie tout entière. Combien de fois encore ?

Toi, tu attends patiemment que j’avoue mon secret comme on avouerait un crime. Que se libère une fois pour toute la honte ligotée dans mes entrailles.

Un seul témoin a vu la scène. Un témoin ça ne compte pas, ça peut se tromper. Il a évoqué un « geste fou », désespéré. Un choix qui ne s’avoue pas, a, l’espace d’une seconde, trahi ma volonté, tenter de s’emparer de ma vie. Une bousculade s’en est suivie. Plus rien n’aurait le même goût qu’avant.

Mes parents ne m’ont jamais posé de questions. Une allusion blessante de mon père un jour m’a fait comprendre qu’il savait. J’avais 15 ans. Le plus éprouvant restait à venir : apprendre à composer avec un ennemi intérieur, un squatter dont je ne soupçonnais ni la puissance ni la ténacité.

C.Q.

Maly Lagarde

Disgrâce

Bec évoque l’oiseau ; lièvre, un gentil animal champêtre, vif et sauvage. Associés l’un et l’autre vous obtenez une chimère. Cette chimère vous touche : vous naissez monstre.

Née avec cet étrange visage : une bombe explosée en pleine bouche. Le désastre ne s’arrêtait pas à la face. Palais fendu en deux. Mon regard affamé disait, paraît-il, ma rage de vivre. Il a fallu toute la patience du monde pour me faire absorber du lait. Et ma mère, de la patience, elle en avait à revendre.

Premiers souvenirs d’enfance ? Murs blancs de la chambre de la clinique où année après année j’avais rendez-vous pour reconstruire ce que la nature avait lamentablement raté. Linoléum bleu des couloirs, odeur javellisée de la salle d’attente, évaluation des progrès, rendez-vous pris pour la prochaine intervention. Déchirement de l’instant où je devais lâcher la main chaude de mes parents depuis le chariot qui m’entraînait au bloc… Au fil du temps tout est devenu un rituel mais aussi un sport de combat… Mon combat. Ne pas détourner la tête, regarder les gens en face, sourire. Il a fallu que j’apprenne.

Et puis est venue l’adolescence. Le génie du miroir ne me terrorisait plus. Cicatrice, dents de traviole, nez écrasé, lèvre supérieure bizarre… Je faisais avec.

Quand j’ai mieux connu mon premier amoureux un jour, tout doux, j’ai demandé : quand tu m’as vue la première fois ça ne t’a pas choqué…

Oui, j’avoue : d’aussi beaux seins ! J’étais sous le choc.

M.L.

Marie-Odile Joanneton

La cicatrice du pirate

– Tu te demandes bien d’où ça vient, hein ? fit-il en se caressant la joue et un jetant un regard inquisiteur à l’enfant.

Il n’attendit pas la réponse. Durant toute mon enfance, mon père me racontait des histoires ou me lisait des livres. Pas seulement avant de dormir, pendant de longues balades à pied ou en voiture aussi…

Mes histoires préférées, et peut-être pour lui aussi, étaient les histoires de pirates et de corsaires.

Dans ces histoires, il y avait beaucoup de batailles enragées, des coups de canons et surtout des duels au sabre d’abordage !

Mon père dessinait très bien également et comme j’aimais et les pirates et les chats, il me dessinait des « chats-pirates ». Ils étaient revêtus d’un tricorne, de belles redingotes colorées, parfois un perroquet était perché sur une épaule mais, surtout, ils devaient montrer les preuves des combats ; une jambe de bois, un bandeau sur l’œil et, ce que je trouvais magnifique, de grandes cicatrices qui leur traversaient le visage.

Et comme j’avais envie de leur ressembler !

Un matin de printemps, mon père m’a emmené à l’école dans sa voiture. J’étais assis à côté de lui, très fier. Il n’y avait pas de ceintures de sécurité à l’époque.

Je ne sais plus d’où est arrivé le camion mais, quand j’ai repris connaissance, sur le visage de mon père couché sur le tableau de bord, un morceau du pare-soleil lui faisait comme un cache œil et je sentais une douleur fine et cuisante qui me traversait le visage.

M-O.J.

Christine Lumineau

Ör, en islandais cicatrice, blessure.

Ör, titre de roman.

Je ne t’écris pas pour t’en parler bien que je l’aie aimé.

Cette seule syllabe réveille ma mémoire et m’invite à t’écrire pour convoquer tes souvenirs.

Tu étais avec moi ce jour-là. Petits, nous dormions ensemble et dans l’hiver rude, notre mère nous tenait au chaud grâce à une bouillotte. Que s’est-il passé ? La bouillotte a éclaté ? Seul mon corps a été touché. Tu ne m’en as jamais parlé. Te souviens-tu si j’ai pleuré ? J’ai dû crier non. Parce qu’avec une brûlure, on hurle de douleur. Pas le moindre souvenir de cet effroi. Et toi ?

Longtemps, je refusais de me mettre en robe. Je ne voyais de mon corps que cette brûlure-là.

J’ai grandi, j’ai vieilli. Sur mon mollet droit, la peau garde réminiscence, dit ça a existé, ça existe encore.

Je ne me souviens pas d’avoir interrogé notre mère. Elle n’aimait pas les questions de toute façon.

Mais, sais-tu qu’elle s’est confiée peut-être un an avant sa mort, lors d’une venue estivale à la maison, dans une conversation à l’ombre du cotonéaster. La bouillotte avait bien éclaté, l’eau m’avait bien brûlée. Elle ne m’a pas emmenée chez le médecin. Un rebouteux ferait mieux l’affaire, c’était le conseil de l’entourage. Mais la plaie s’est infectée, c’était pas beau. Devant l’évidence, il a fallu consulter. Les cris du médecin en découvrant l’état de mon mollet. Il m’a soigné. La plaie a cicatrisé faisant trace à jamais. Elle ne m’a pas dit si j’avais hurlé.

Un aveu, une demande de pardon, qu’en penses-tu ?

Ör de Auður Ava Ólafsdóttir (Zulma, 2017)

C.L.

Edwige Martin

      Don

Notre peau est suspecte en ce printemps 2020.

Nous la plongeons régulièrement dans l’eau savonneuse, destructrice de l’enveloppe lipidique qui entoure le virus, cet  autre qui s’invite dans nos voies respiratoires, sclérosant nos alvéoles pulmonaires. Hôtes malgré nous.

Nous oublions souvent que nous  naissons nus, peau offerte aux premiers regards.

Peau lavée dès le cordon coupé, jointure matricielle nouée en tire-bouchon.

Bébés              flottant dans l’eau du bain                 nus.

Nous sommes poreux, quoi qu’imperméables, mais pas insubmersibles, éminemment fragiles, fatigables à merci, doués de plasticité, inégaux.

 Le vivant s’immunise ou meurt.

Notre peau reçoit et transmet, réagit, se blesse, cicatrise ou pas, respire, nous protège, se marque avec l’âge. Nos extrémités sensibles sont dotées d’empreintes personnelles. Les enfants  les parent de couleurs. Ils laissent sur le papier leurs marques palmées de joie primaire.

Yeux fermés et mains reconnaissantes, je touche le tissu cutané lisse ou calleux qui t’enveloppe.

La vieillesse a pour destin la fragilité et l’ultime solitude.

J’arrive à ton visage ridé, source de mille et un paysages, compagnons de mes nuits.

Chaque ride est mémoire, carte intime émouvante.

Un sourire se dessine, illuminant le silence de la chambre.

Le monde extérieur a disparu.

J’explore et t’écris, te touchant peut-être pour une dernière fois.

Je te donne mes mains, et leurs lignes,

de la vie, du cœur.  

E.M.

Véronique Willmann Rulleau

La cicatrice

Un continent tout blanc, un peu décalé sur la droite,  partage mon front. Zone fantasque aux presqu’îles étirées jusque derrière l’œil, c’est mon Atlantide chérie, dont l’étendard hurle, plus jamais ça.

Mon frère m’a demandé, prescience de schizophrène, si je m’étais brûlée. Oui, tu l’as compris, c’était un zona, une brûlure, mais pas seulement.

L’éclair blanc du surgissement a mangé ma face. Il a d’abord contraint mon œil à rester ouvert, même la nuit. Intolérable torrent de larmes souffreteuses, impuissant à endiguer l’incendie déclaré.

Le visage enfla, virant pustules et mangroves, îlots violets chargés d’humeurs, concentrés de colère, friche peuplée d’os et de chardons, réminiscences amères à digérer.

Puis séchèrent croûtes et fissures, tectonique des plaques, la douleur refluait, mais pas la hantise de la rechute.

Ce front marqué au fer  redevient parfois un paysage d’Apocalypse où crépitent les étincelles, les décharges nerveuses, le feu qui va et vient.

Mi Janus, mi Gorgone, mon visage est estampé pour la vie qui reste. Pas de timbre pour les Amériques, mais pour ma propre Atlantide qui gît dans une faille temporelle, la mémoire du trauma.

Baudelaire écrit que le beau est bizarre.

Je me suis, depuis lors, attachée à une chatte. Son pelage dit « écaille de tortue » présente des éclairs de feu sur un fond sombre. Une certaine similitude d’apparence, des irrégularités de surface, ainsi qu’une certaine méfiance envers nos congénères semblent désormais nous lier toutes deux.

V.W.R

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