Vos textes à partir d « Une chance folle » d’Anne Godard (3/3)

Durant la dernière quinzaine, Alain André vous a proposé d’écrire à partir du roman d’Anne Godard, Une chance folle (Minuit, 2017). Nous avons sélectionné 15 textes parmi les 39 reçus. Merci à tous de votre belle participation !

Catherine Leca

Je la revois de dos, debout devant le lavabo. Elle avait l’habitude de se maquiller alors qu’elle était en sous-vêtements. Ceux-ci toujours élégants, en dentelle, d’un blanc immaculé.

Au creux de la colonne vertébrale, s’échappaient de sa petite culotte, deux cicatrices chirurgicales. L’une rectiligne, à droite l’autre en quart de cercle. Adolescente je m’amusais à imaginer un point d’exclamation suivi d’un début de parenthèse.

Ces signes distinctifs racontaient sa vie. Une opération due à une chute dans un escalier, qui a signé la fin d’une carrière de coiffeuse qu’elle souhaitait.

Il fallait la connaître dans son intimité pour voir, autant que pour savoir.

Sur la plage, elle portait un maillot une pièce, qu’elle choisissait le moins échancré possible pour cacher cette marque du destin.

J’aime me rappeler ces instants où je la regardais, pour moi c’était un secret qu’elle partageait, qu’elle me le livre me rendait fière.

Si je savais peindre, je reproduirais la silhouette de ma mère, debout devant le lavabo. Je la couvrirais d’un large voile, je choisirais un ton pastel, pour ne pas l’exposer aux regards indiscrets. Je la devinerais, juste ça ! 

C.L.

Françoise Vergnaud

Cicatrice

« Rien à voir. Il n’y a jamais eu rien à voir. Il n’y avait rien sur mon visage. La marque était là et pourtant effacée parce que trop blessante pour l’œil, aveuglante. Tout le monde faisait semblant. Mes frères et sœurs étaient avertis, au fur et à mesure de leur naissance : il ne fallait pas en parler, pas  poser de questions qui me choqueraient. Et qu’est-ce que j’avais dit, moi, à ce sujet ? Jamais rien. Qu’est-ce que j’avais demandé ? Par moi aussi l’interdit était respecté. Il ne fallait pas blesser le regard – celui de ma mère, le tien. Avais-je seulement une fois parlé ? Ni de cela, ni de rien d’autre, d’ailleurs. Peut-être ce silence premier entraînait-il tous les autres, qu’en penses-tu ? 

Comment effacer ce qui n’est pas vu ? Comment désirer le faire ?

J’ai consulté un psychiatre, tu le sais. Après plusieurs séances face à lui, muette et aveugle de surcroît, il a transgressé le tabou. Ce qu’il voyait là pouvait être opéré au centre hospitalier régional, une intervention remboursée par la sécurité sociale. La montagne s’est effondrée, c’était donc aussi simple que ça. Le masque est tombé, le visage enfin apparu. Lorsque je vous en ai informés, tu te souviens de ce que vous avez dit ?  « Mais que vas-tu faire- là ? ». J’ai entendu votre panique, j’osais contrevenir à l’ordre établi, à l’équilibre familial. « Nous on t’aime comme ça », j’ai entendu « Nous on ne veut pas te voir».

F.V.

F. Denisey

La cicatrice

Des tubes, des tuyaux, des canules, tout un matériel d’incubation enfoncé dans la gorge ! L’angoisse, la peur aux tripes, la difficulté d’entreprendre, la lenteur de chaque action, les jours identiques à eux-mêmes, ce confinement m’affecte et me paralyse. Je tourne en rond, les yeux rivés sur cet écran qui communique en permanence les statistiques effrayantes de malades, de morts, répertoriés partout sur la planète. J’appréhende de me retrouver dans cette situation de légume intubé, isolé dans une chambre d’hôpital, avec pour seules visites des infirmiers masqués et déguisés en cosmonautes venus en hâte vérifier si « tout va bien ».

Cette situation, je l’ai connue en février 1996. La poitrine sectionnée sur vingt-cinq centimètres, les côtes écartées par des tenailles, le cœur ouvert jusqu’à atteindre la valve mitrale défaillante et sa reconstruction minutieuse à l’aide d’un anneau de porc. La réanimation en salle de réveil, je l’ai vécue : nu dans un lit au matelas caoutchouté sur lequel je glissais inexorablement, le corps noyé de sueur, la gorge remplie de tubes et de tuyaux, cette horrible douleur du dos, lancinante, déchirante, épuisante. Au final, une belle cicatrice, heureux souvenir d’une résurrection réussie.

Ce joli bijou, une amulette représentant un visage d’homme gravé sur un éclat d’ivoire par un artiste sud-africain que je porte au creux de ma poitrine, c’est une coquetterie qui me permet d’échapper aux regards curieux et aux questions indiscrètes.

F.D.

Christiane Leydet

Oblitération

J’ai longtemps conservé, sur le bras gauche, un peu au-dessus de la saignée, une marque de naissance en forme de grand timbre-poste effiloché, sur lequel, toutefois, n’aurait figuré aucune indication – ni lieu de départ, ni date d’envoi – un timbrage anonyme, en somme, parti de n’importe où, on ne savait pas quand.

Dire à quel moment je m’aperçus de sa présence et de son caractère indélébile, cela m’est difficile, car il faudrait pour cela que je me souvienne du moment où je compris que j’étais moi – moi, et pas une autre, et que par conséquent, cette tache indéchiffrable m’appartenait, et me désignait.

Pourtant, si ce curieux estampillage m’intrigua longtemps, jamais il ne me dérangea, jamais je ne cherchai à le dissimuler, simplement, quand on m’interrogeait, je ne savais que dire : la trace, bien visible, s’étalait sur mon bras, échappée de nulle part ou de quelqu’un, aveugle, ne signifiant rien – simplement elle me démarquait, à mes yeux, aux yeux des autres aussi.

Longtemps, à vrai dire, à cause d’elle, je me crus, silencieusement d’abord, appelée à devenir  plus que ce que j’étais, et plus que n’étaient les autres ; j’avancerais dans ma différence – recouverte – masquée, en vérité, mais un jour, l’énigme s’ouvrirait comme un livre – et ce jour-là, on saurait.

Longtemps, j’espérai.

Aujourd’hui, la tache pâlit chaque jour un peu plus, enfouissant avec elle le mystérieux message encrypté. Ce que j’ignore me fait être. Je n’attends plus.

C.L.

Anne Aisa

Ma cicatrice

J’ai au milieu du corps

Pas très loin de mon cœur

Comme une tache brune.

Elle est la cicatrice

Noire et indélébile

D’une ancienne blessure

Que tu m’avais porté

Sans même t’en vanter.

Longtemps elle m’a brulée,

Et le jour et la nuit,

Et quand elle se calmait

Je venais la frotter.

Je la voulais profonde

Plus sombre et douloureuse.

Je la voulais sanglante

Pour ne pas oublier,

Je la voulais brulante

Pour pouvoir m’y chauffer,

Je la voulais patiente

Pour attendre en vain.

Le sang avait coulé,

Le sang avait séché,

Il avait coloré

De gouttes incarnats

Ma peau pale et trop fine.

Je n’avais pas lavé

Ces taches éclaboussées

Pour les laisser luire

Dans le noir de ma nuit. 

Et puis longtemps après

Un matin froid et sec,

Je me suis éveillée

Et quand je me suis vue,

Nue devant la glace

Elle était toujours là.

Et elle me narguait.

On la voyait encore,

Et malgré mes efforts

A vouloir l’oublier,

Elle était là

Au milieu de mon corps,

Au milieu de mon cœur.

Et j’avais beau frotter,

Tenter de l’effacer

Elle brillait toujours

Sans même s’en douter.

Son brun sombre et visible

Ni le temps ni l’oubli

Ne pouvait l’enlever.

Lentement, patiemment

Sur ma peau parchemin

Pas très loin de mon cœur

Tu avais tatoué

Ton sourire vainqueur. 

A.A.

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