Vos textes à partir de « Emmaüs » d’Alessandro Barricco

Il y a 15 jours, Alain André vous proposait d’écrire à partir du livre d’Alessandro Baricco « Emmaüs ». Voici les 6 textes que nous avons sélectionnés cette semaine ! Nous vous remercions tous de votre participation.

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Photo: Danièle Pétrès

Roberto De Sanctis

 

Si j’avais su

Un matin, alors que je me trouvais chez eux, j’ai fermé la porte du domicile de mes parents à un représentant en détecteurs d’intrusions intempestives sonorisés. Sans même attendre qu’il développât son argumentaire, je lui ai signifié que nous n’en avions nul besoin. Il est reparti dépité.

Ayant toujours eu une sainte horreur du prosélytisme, même marchand, j’ai tendance à être abrupt quand on m’agite sous le nez objets, services ou spiritualités pour lesquels je n’ai pas passé commande. Qu’un colporteur de colifichets vienne jusqu’à moi s’improviser médecin providentiel de mes manques inconscients, je déteste ça. Et puis, ces gens là arrivent toujours ou trop tôt ou trop tard.

Si ce placier était venu ne serait-ce que deux semaines auparavant, peut-être aurait-il fait affaire. Depuis quelque temps, mes parents étaient harcelés. Boite aux lettres saccagée, tags sur les murs, ou autres jets d’œufs nocturnes contre les volets les avaient conduits à déposer plainte. Ce déferlement était d’autant plus traumatisant que, pour en avoir discuté avec le voisinage, ils étaient les seuls à être ciblés dans ce quartier d’ordinaire si calme. Il n’y a rien de plus nocif pour le sommeil que d’être persécuté sans seulement savoir pourquoi.

Comme le soir j’y repensais, j’ai soudain compris. Le but était d’inciter un couple de personnes âgées à investir ses maigres économies dans l’achat d’une alarme de maison. J’avais fermé la porte à un marchand de frayeur. Faute d’une prompte perspicacité, il est parfois des coups de poing au visage qui se perdent.

R.D.S.

 

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Photo: Danièle Pétrès

Olivier Martial

– C’étaient des bonnes vacances !
– Oui! Et si t’avais voulu, y’en a une qui n’attendait que ça ! dit Stanislas en désignant une jeune fille aux longs cheveux blonds, assise sur sa valise au milieu d’un troupeau d’adolescents attendant un car sur le parking d’une gare routière au sud de Londres.
Après un séjour immersif, j’avais peu progressé en anglais. Hébergé dans une famille dont le père me proposait de regarder des pornos zoophiles, je séchais les cours, ne voyant les profs que pour leur acheter de la drogue. J’avais rencontré Stanislas, disposé comme moi-même à se saouler soir après soir dans les pubs de cette petite bourgade. Deux jeunes filles se joignaient régulièrement à nous : Garance, une grande et jolie blonde et son amie, une brune boulotte. L’immersion était alcoolisée et francophone.
J’avais dès les premiers jours classé Garance dans la catégorie des filles inatteignables. A 18 ans, le caractère aléatoire de mes expériences sexuelles me restait incompréhensible. Mes succès ne m’apprenaient pas plus que mes déconvenues. Par contre, la défonce et l’alcool étaient des sujets que je maîtrisais bien mieux. Ma facilité à m’en mettre plein le cornet me permettait de jouir d’un certain respect de mes congénères. Bref, je m’étais déchiré pendant trois semaines tout en laissant désespérément glisser mes yeux sur le doux visage de Garance.
Dans le car, Stanislas ouvrit une canette.
-Tu pleures ? C’est la première fois que tu mets tes lunettes de soleil.
Je ne répondis pas. Deux semaines plus tard, je déclarai mon amour par écrit. Par carte postale, Garance me dit sa déception. C’était trop tard. Cependant, elle m’assurait que je serais toujours pour elle, et ceci reste aujourd’hui encore comme une blessure dans mon âme virile, sa petite grenouille.

O.M.

 

wanderinginemptyplacesofdetroit-14-900x720François Momal

Le récépissé

Elle avait soigneusement constitué son dossier et veillait jalousement aux différentes pièces le constituant. Mais à chaque fois, une fonctionnaire derrière le guichet la renvoyait dans ses cordes. Il manquait telle ou telle pièce…et elle repartait, avec une infinie patience, à la chasse au document manquant. Un jour elle fondit en larmes devant moi. Elle n’y arriverait jamais. Elle était à la merci de l’humeur du jour d’une ou d’un fonctionnaire, d’une nouvelle règle administrative. Le combat me semblait inégal et biaisé. Je décidai de l’accompagner sur le ring lors de sa prochaine tentative.

Un matin de décembre, j’arrivai peu avant l’ouverture devant les portes de la Préfecture. Elle devait y être depuis des heures comme en témoignait la longueur de la queue qui courait tout le long du bâtiment officiel. Je pris place dans la file, à ses côtés. Certains me prirent pour un avocat (que je ne suis pas) venant appuyer la demande de sa cliente. Puis les portes s’ouvrirent et tout le monde s’engouffra dans le grand immeuble. Après une heure d’attente, nous nous retrouvâmes devant une fonctionnaire qui passa en revue les différentes pièces du dossier de la postulante. Cette dernière répondit aux questions pendant que je fixais d’un air sévère la Cerbère derrière son guichet. Et comme par hasard, cette fois ci fut la bonne. Le « récépissé » fut imprimé et délivré. Une fois sortis de la forteresse administrative, la jeune femme à mes côtés m’embrassa et se précipita sur son portable pour annoncer la nouvelle à la Terre entière.

Le Noël suivant elle partait aux Philippines rejoindre ses enfants qu’elle n’avait pas vus depuis dix ans, et pour cause… Après coup, je mesurai toute la portée de ce « récépissé » dans la vie de cette femme.

F.M.

 

WNDR8119Christophe

Richard.

Je n’étais pas certain qu’il accepterait mon invitation. Il est pourtant là ce soir, dans mon salon. Nous sommes assis face à face. Il me toise, silencieux.

Je ne sais pas ce qui m’a poussé aujourd’hui à vouloir porter un regard sur ces cinq dernières années. Sur ce cauchemar qui doit prendre fin.

Son influence fut décisive. Avant LUI, j’étais un commercial brillant chez IT Business et le poste de directeur des ventes allait me revenir si je continuais de travailler avec acharnement pendant encore six mois. Ma relation avec Béatrice, comptable sénior à quelques bureaux du mien, débutait tout juste. Nous relevions au quotidien des challenges communs. Elle rêvait d’un bonheur dans l’urgence, un mariage, des enfants, tout de suite. On courait, on brûlait.

Et soudain cette spirale, sombre, froide, infinie.

– Qui es-tu Richard ?

Tu as été le déclencheur de ce qui a suivi. Mon licenciement, mes accès violents, le départ de Béa, mes problèmes d’alcool, ma décrépitude. Tu as été dans l’ombre de mes pires décisions. J’y vois clair désormais. Mon déclin est ta faute. Pourquoi ? Dis-le-moi.

Ses lèvres sont closes, mais j’entends sa voix :

– Tu souhaites vraiment savoir ? Le rejet te ronge ? Alors ouvre l’enveloppe.

Je la vois sur la table basse qui nous sépare, scellée et recouverte d’une fine couche de poussière. Elle porte mon nom. Depuis quand est-elle là ?

Je l’ouvre, elle date de trois ans.

Incrédule après la lecture du compte rendu médical, je lâche le papier qui glisse sur le parquet.

De qui parle le Docteur Friedman ? « Schizophrénie, pression, burn-out, Richard, bébé, Richard refuse, inconscient, peur, transfert, thérapie ».

Je lève la tête et fixe celui qui n’est que mon reflet dans le miroir qui me fait face.

Il se redresse lui aussi et dit :

– Qui es-tu Richard ?

C.

 

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Quand le téléphone avait sonné, que le numéro d’appel s’était affiché, Vincent n’avait pas décroché tout de suite. Toujours cette hantise des nouvelles quand elles venaient d’Aquitaine. Allô, Hamster Futé ?

François lui avait alors annoncé le décès du père Lopez, ses obsèques prochaines sous les auspices des hautes autorités de l’Église. On n’avait pas parlé de Paul. Mais aussitôt avait surgi le visage pâle de Marmotte Sage, le camarade qui avait partagé leurs premières années de scoutisme. Ah ! Les camps en été dans les Pyrénées, les stages de voile au bord de l’Atlantique, les week-ends sous la tente… tous ces moments de joie, de complicité et de fraternité inoubliables ! Et la figure du père Dominique ! Grand, beau, toujours à l’écoute, c’était l’organisateur de leurs sorties, l’artisan de leur liberté. D’ailleurs, les parents se flattaient de l’accueillir à déjeuner le dimanche.

Quand il se remémora les temps qui avaient suivi l’accident de Paul qui, un jour, après l’école, s’était jeté sous une voiture, son coeur se serra. Ses parents l’avaient alors retiré de Notre-Dame et placé en pension à Bordeaux. Sans plus de commentaire. La rupture, il l’avait vécue dans un curieux mélange de sentiments, soulagement et rage confondus. L’odeur de miel suave, entêtante que dégageait la petite pipe d’écume du père lui avait manqué certains soirs . Et puis, il avait oublié. Envolé aussi, le souvenir de la gifle assénée par son père quand il avait osé évoquer les gestes affectueux du père Dominique, sa tendresse même.

Et maintenant, Vincent était invité à ces retrouvailles tardives autour de Grand Manitou. Mort enfin, déjà. Il alluma une cigarette de tabac blond. C’était décidé, il descendrait à Bordeaux, rejoindrait ses vieux amis.

On parlerait. Hamster Futé était de retour.

C.F.

 

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Photo: DP

Claire Martine Le Guellaff

 

L’affront

1960, un pensionnat quelque part en France…

Jean venait d’être puni. Relégué au fond de la cour gelée, il avait dû enlever chaussures et pantalons. Agenouillé à côté des latrines, il exposait son dos courbé, la plante rose et encore tendre de ses pieds et sa nuque, honteuse.

La sanction s’était imposée, le maître resterait le Maître. L’humiliation contre une révolte, la sentence semblait bien légère à ce dernier. Il devait s’en contenter pour cause de changement de règlement. Toutefois, il avait rajouté une once de spectaculaire. Rien n’interdisait le partage, pour une leçon à retenir…

Pas un mot, pas un cri ni un souffle de protestation. Le silence ancrait et solidifiait la part de chacun ; la solidarité s’effritait.

Sous le choc, la conscience éparpillée nous figeait dans l’attente. La détresse de Jean s’infiltrait sous les plis de nos chemises cravatées. Faiblesse des élans, l’uniforme nous retenait d’agir, le moule faisait socle et nous immobilisait. Notre pensée se cimentait et nous nous anesthésions en nous réfugiant derrière l’irresponsabilité collective.

Le danger existait-t-il vraiment pour celui qui s’était détaché du groupe ?

Nous assistions au spectacle puisque le maître en avait décidé ainsi. L’aide espérée s’effaçait au profit de notre contemplation muette. L’alignement de nos corps renforçait la barrière entre Jean et nous et la rendait infranchissable. Qui sortirait du rang le premier ? Qui s’exposerait à partager l’affront ? Un contre tous, à défaut d’être un contre un, faussait l’équation. À plusieurs face à l’urgence, nous nous sentions moins concerné.

Le maître résistait. Sa présence guidait nos jeunes âmes. Lui seul savait ; il l’affichait et en imposait.

Nous évitions de nous regarder ; nous partagions notre passivité.

Le maître se sentait confortable et à l’aise dans sa posture, l’expérience !

La punition s’est prolongée au-delà du raisonnable. Mains le long du corps, mises en « garde à vous », mains croisées devant, mains tenues derrière le dos, chacun s’harmonisait au suivant dans une chaîne aux maillons invisibles. Nos regards, unis par la même ligne, le fixaient. Sombres lueurs de pupilles noires et rebelles, nous étions de jeunes fauves affamés de tendresse prêts à sortir de leur cage. Le plus jeune d’entre nous, encore insouciant, le défiait d’un sourire tordu par le dégoût et l’ironie.

Il aurait pu bondir le premier ; sa poche était si pleine. Nous l’aurions suivi.

Mais personne n’a bougé.

C.M.L.G.

 

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