Vos textes à partir de « La Capitale » de Robert Menasse

Il y a 15 jours, Hélène Massip vous a proposé d’écrire à partir de « La Capitale » de Robert Menasse (Verdier, 2019). Voici les 5 textes que nous avons sélectionnés cette semaine ! Très bonne lecture à tous.

Marie-Anne Chéron

Malgré le froid, le ciel de Paris éclatait d’un bleu insolent. Jeanne serra contre elle un manteau trop usé désormais pour lui tenir vraiment chaud. Elle se hâtait ; il était déjà neuf heures. Elle leva les yeux pour attraper les rayons bienfaisants du soleil. Le métro qui traversait la Seine accrocha son regard. Elle retint son souffle : sur le toit de la rame, une silhouette dansait.

Victor rentrait chez lui. Il venait de décrocher le contrat du siècle et l’avait fêté toute la nuit. Il jeta les clés sur le guéridon et se laissa tomber sur le sofa installé en face de la fenêtre. Elle donnait sur le pont du métro et il maugréa contre le bruit de la rame qui approchait. A travers la vitre, il allait détailler les visages absents des voyageurs. Mais brusquement, il se leva pour écraser son nez contre la vitre : « L’imbécile, il l’a fait ». Perché sur le dessus du métro, un jeune homme au visage sombre défiait la vitesse et le vent.

L’inspecteur Yannis regarda sa montre, neuf heures zéro trois. La journée qui l’attendait serait tout sauf simple. Il soupira, les réunions avec la brigade des mœurs étaient son cauchemar. « Je suis trop sensible pour ce boulot » pensa-t-il. Juste avant l’entrée de son wagon dans la station Dupleix, un bruit sec sur le toit lui fit lever la tête. Il fronça le sourcil et haussa les épaules, certainement un oiseau… Le métro était à quai, l’inspecteur Yannis débloqua la porte et s’apprêtait à descendre : le corps d’un gamin frêle tomba à ses pieds.

M-A.C.

Claude de Laubre

« Zut ! » lâcha en zézayant le hipster roux trop parfumé au bouc broussailleux. Cela faisait dix minutes que la mouche tentait de se poser sur son bras, sa joue, son nez et chaque fois, il la chassait d’un coup brutal de la main. Elle était là maintenant, sur son verre de bière, entre ombre et soleil, sur la terrasse de la Place du Parlement. Avait-elle deviné ses intentions d’assassinat ? Elle s’envola.

Attirée par les couleurs du terrain d’atterrissage qui s’offrait à elle juste à côté, elle fonça à tire-d’aile : la dame parlait fort et arborait une poitrine généreuse moulée dans un corsage bleu azur orné de vaches roses à pois jaunes et de taches de café.

Il n’y avait rien à en tirer, dut se dire la mouche, car elle partit aussitôt jeter son dévolu sur un vieux monsieur à tête de zibeline. Et là, impassibles ! L’un et l’autre ! À la verticale sur son front crevassé et tanné, l’insecte se frotta les pattes. Attendit… Mais l’homme ne parut pas s’en émouvoir.

Vexée que l’on ne s’occupe pas d’elle, elle choisit la pommette d’une jeunette à queue de cheval alezan dont les mains étaient soudées à son téléphone portable. À force de grimaces, de mouvements de bouche et de plissements des yeux, la bambine connectée parvint à se débarrasser de l’intruse zélée…

… qui se posa sur une table, zigzagant avec insolence entre les boissons…

… jusqu’à ce qu’une main leste et rusée l’emprisonne sous un verre.

Alors, le bouc, les vaches, la zibeline et le canasson se levèrent… comme un seul homme.

C. L.

Isabelle Vigier

Traverser la rue

Passé l’entretien du conseiller, forcé d’accepter ce travail loin de chez lui, de ses études, loin de ce qu’il est… sinon la radiation…

Il attend, au passage clouté, de traverser la rue.

Un bus rempli d’enfants s’arrête au feu. Dix-treize ans, ils dansent à l’intérieur. Une fête d’anniversaire. Hilares, depuis leur belvédère, bravaches, ils défient les conducteurs : « Bus for fun », en fluo sur la carrosserie, lumière rosée, intermittente, de boîte de nuit, ces gosses s’agitant furieusement. La musique derrière les vitres, un battement sourd.

Écourter l’entrevue au café. L’éconduire pour de bon. Il a branché son dictaphone, déroule ses questions. Elle en a assez dit, s’est assez racontée. Le journaliste veut écrire sa vie, quelle idée ! Gloire et déchéance, à quoi bon en faire un livre ? Elle va allumer sa cigarette, suspend son geste : il évoque le « tunnel des 50 ans », les rôles réduits comme peau de chagrin… elle part d’un éclat de rire ! Cette vision d’un bus, emportant des mômes qui dansent dans la circulation, c’est absurde.

Qu’est-ce que je vais manger ce soir ? Je pue, je me sens plus, me suis habituée ; c’est dans leurs yeux, quand ils s’écartent sur mon passage. Tout à l’heure, dans le métro, montée avec mes sacs, demander leur aide, vu leur dégoût, enfouis dans leur téléphone. J’ai tellement faim, ça me tord à l’intérieur. Il y a deux jours, pour qu’ils partagent leur repas, dû y passer avec ces types. Qu’est-ce qu’il fait ce bus ??!! Attention !!! Att…!!!

I.V.

Carine Rico

Le baiser

Christian, se réveille, ouvre les yeux, la lumière intense rétrécit ses pupilles. Il a encore passé la nuit dans le parc. Des bribes de pensées s’effondrent dans son crâne parcouru de désagréables courants électriques. Il ne se souvient plus s’être couché puis endormi dans l’herbe. Au-dessus de lui, à travers un rideau émeraude, par intermittence, apparaît un morceau de ciel bleu. Les platanes frissonnent dans les respirations d’une brise légère. Christian se laisse bercer, il lui semble alors, que deux arbres, imperceptiblement, se penchent, s’inclinent l’un vers l’autre comme pour s’embrasser. Christian se frotte les yeux, s’assène quelques claques, mais les arbres continuent leur inflexion, se courbent, finissent par s’enlacer. Il doit vite raconter ça à quelqu’un.

Le yogi contemplatif adopte la posture de la demi-lune.

Il enchaîne sur la position de la sauterelle puis poursuit avec la figure du puissant poisson et continue par le héron. Il ne se laisse pas distraire par l’environnement ni par la lumière. Mais, quand soudain, alors qu’il passe à son asana préférée (la charrue primitive), il constate que ses pieds touchent pratiquement le feuillage des deux platanes entremêlés qui se fondent dans un arc détendu. Sa respiration se suspend.

Le bébé a pleuré toute la nuit. Françoise Fraisse, à bout de force, sort donc le promener dans le parc, espérant que l’air et le roulis l’endormiront enfin. Le landau roule sous deux arbres étrangement emmêlés, Françoise Fraisse passe et pense simplement qu’elle dort debout.

C.R.

Christiane Leydet

Quai des rhumes

Benjamin s’enfonce sous terre au métro Bonne-Nouvelle. Il a la grippe, son dos est un champ de mines et le moindre mouvement le fait couiner et larmoyer. Il descend les marches une à une en se tenant d’une main, passe le portillon, atteint le quai, ferme les yeux de soulagement, les rouvre instinctivement – trop tard, il est violemment heurté par derrière. Un arc électrique le cisaille de haut en bas. Il pousse un cri de loup, mais l’autre continue sa course – absolument nu.

Je te dis que non ! Je suis malade ! Attends. Ne quitte pas. Je suis au métro. Si tu raccroches, je te vire, tu entends ? Emma vocifère, éructe. Ne poussez pas ! s’étrangle-t-elle. Tu es là ? Elle passe le portillon, et soudain l’aperçoit. Ça lui coupe le sifflet, cet homme nu – mais pas longtemps, entre deux quintes, elle reprend de plus belle – Nu, je te dis ! Quoi ? Nu, oui, nu comme un ver. Tu vas la boucler, oui ? Je te dis qu’il est devant moi, sur le quai, et qu’il est nu ! Quoi bu ? Pas bu, nu !

Val freine en haut des escaliers, retourne sa planche d’un coup de talon, renifle, enfonce son bonnet sur sa tignasse blonde et plonge dans le métro. Arrivé au portillon, il prend son élan, s’appuie d’une main, retombe sans accroc sur le quai. La planche claque. D’un bond il est dessus, d’une poussée il démarre – quand il repère le zèbre nu qui zigzague sur l’autre quai. Il ouvre des yeux ronds, éclate d’un rire joyeux, fait jaillir son portable et se met à crier – eh, mec, mec, regarde par là !

Quai des rhumes

Benjamin s’enfonce sous terre au métro Bonne-Nouvelle. Il a la grippe, son dos est un champ de mines et le moindre mouvement le fait couiner et larmoyer. Il descend les marches une à une en se tenant d’une main, passe le portillon, atteint le quai, ferme les yeux de soulagement, les rouvre instinctivement – trop tard, il est violemment heurté par derrière. Un arc électrique le cisaille de haut en bas. Il pousse un cri de loup, mais l’autre continue sa course – absolument nu.

Je te dis que non ! Je suis malade ! Attends. Ne quitte pas. Je suis au métro. Si tu raccroches, je te vire, tu entends ? Emma vocifère, éructe. Ne poussez pas ! s’étrangle-t-elle. Tu es là ? Elle passe le portillon, et soudain l’aperçoit. Ça lui coupe le sifflet, cet homme nu – mais pas longtemps, entre deux quintes, elle reprend de plus belle – Nu, je te dis ! Quoi ? Nu, oui, nu comme un ver. Tu vas la boucler, oui ? Je te dis qu’il est devant moi, sur le quai, et qu’il est nu ! Quoi bu ? Pas bu, nu !

Val freine en haut des escaliers, retourne sa planche d’un coup de talon, renifle, enfonce son bonnet sur sa tignasse blonde et plonge dans le métro. Arrivé au portillon, il prend son élan, s’appuie d’une main, retombe sans accroc sur le quai. La planche claque. D’un bond il est dessus, d’une poussée il démarre – quand il repère le zèbre nu qui zigzague sur l’autre quai. Il ouvre des yeux ronds, éclate d’un rire joyeux, fait jaillir son portable et se met à crier – eh, mec, mec, regarde par là !

C.L.

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