Vos textes à partir de « Les Pays » de Marie-Hélène Lafon

Mi-septembre, Alain André vous proposait d’écrire à partir de l’ouvrage de Marie-Hélène Lafon intitulé Les Pays (Buchet-Chastel, 2012). Voici les 7 textes que nous avons sélectionnés. Nous tenons à nous excuser de ce léger retard de publication!

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Photographie: Danièle Pétrès, campagne de Saujon

Janie Den Boer

Odeur

Dès les premiers pas dans le long couloir vert délavé, l’odeur l’avait agressée, pénétrante, comme visqueuse, elle vous collait aux vêtements, à la peau. C’était évident, elle était là pour en masquer d’autres, celle acide et agressive de la pisse, celle plus fade, du vomi, ou de pansements trop longtemps en place, ou encore l’odeur dérangeante du mal lavé.

Quand on apportait la barquette de nourriture sur un plateau de matière plastique à grosses fleurs orange, couverts serrés dans la serviette en papier, un peu de vapeur s’échappait d’ écœurantes purées vertes ou brunes.

La fenêtre s’ouvrait à peine, bloquée pour raison de sécurité. L’air n’entrait ni ne sortait, sauf, un jour, une odeur d’herbe coupée, d’un vert éblouissant, avec une pointe de menthe fraiche comme une gorgée d’eau glacée dans la gorge desséchée

Lui revint la fenêtre donnant sur le Cours, d’où s’échappaient en coulée de miel quelques notes d’Ella Fitzgerald. S’y mêlaient dès le matin les appels aguicheurs et multicolores des camelots sur le marché. Là-bas, pendant les nuits d’insomnie, le souffle du vent dans les arbres noirs la berçait, régulier, caressant comme une écharpe de mousseline.

Ici, tout lui semblait fade, infect, malodorant. Elle se sentait prisonnière, devenait agressive, obsédée par l’odeur, au point de ne pas remarquer les sourires, la main fraîche posée sur son front, le refrain que fredonnait un infirmier de nuit.

J.D.B.

IMG_2276Cathy Fourne

Seule, elle était infiniment seule dans la maison, réveillée depuis l’aube. Elle avait toujours aimé rester au lit le dimanche matin. Ce jour-là, elle écoutait les bruits qui venaient d’en bas, les craquements dans l’escalier, le martèlement des talons sur le sol carrelé de la cuisine. Surtout, elle guettait Grand-mère qui reviendrait du marché, le panier de sa bicyclette débordant de mille légumes de toutes les couleurs. Et elle ferait tinter joyeusement la sonnette, et le verrou de la boîte aux lettres grincerait plaintivement quand elle retirerait les journaux, et la grande porte bleue claquerait quand elle franchirait le seuil du vestibule. Alors, les rires des femmes de la maisonnée éclateraient dans la cuisine au milieu des bruits de vaisselle.

Le cœur lui fit mal soudain. Il était loin maintenant le temps heureux de l’enfance. A mesure que Grand-mère avait commencé à perdre la mémoire, des sons étouffés, des chuchotements, des pouffements sourds avaient remplacé les pauses plus ou moins longues, rompues parfois par des voix qui enflaient et qui s’éteignaient aussi vite. Des sanglots aussi, parfois.

Mais ce matin-là, elle n’avait rien à entendre. Le silence, le silence comme après une catastrophe.

C.F.

IMG_9473Céline Justand

Dégustation en perspective

De grandes vitres sales, hautes et grises laissant passer l’étendue de ciel, ce gris propre à Paris, qui fronce les sourcils, accroché au joli pinceau ramolli. Dans son atelier d’artiste tournoie une senteur de terre, de poussière et une féroce odeur de jazz qui glisse sur la jupe de la dame frôlant sa palette personnalisée depuis de longues années. Tonalité gris-bleutée. Goût métal. Pinceaux, pas rangés, dans le pot coloré. Elle en oublie sa commande et admire le lieu ; les recherches de disharmonies, de contrastes, de matières, les parfums d’acétone, d’acrylique, de plâtre et de fruits dans la corbeille attirent les questions. Elle ne veut pas les réponses. Sous les doigts de l’artiste, les matières mélangent l’étrange. Il travaille cet absolu, cette différence qui gêne ; cette recherche de saveurs visuelles et sensuelles fabrique le relief. Son regard d’expert guette la perspective et puise l’inspiration dans l’évidence, comme la dentelle trouve sa place au bord de cette bretelle. Hauteur immense sous plafond, une place vide saturée de saveur : orange et touche de rose, saumon et mûre amère. Ça ressemble au doux la mûre amère, comme les mains gantées bien au chaud, au milieu d’une basse température couleur lilas foncé. Un vieux canapé, au confort chiffonné, entouré de trépieds portant les toiles terminées, ébauchées, retouchées, superposées. Des toiles au sol, des toiles adossées au mur, qui respirent la technique travaillée avec tact, la pertinence et l’iode du large. Un seul échange visuel donne le goût du voyage. Un peu plus loin, tout au fond, un coin. Un coin discret. Les outils témoignent de la casse, du creusé, du ponçage, du détail minutieux, de l’élan gracieux dans un volume paresseux. Une commande cachée comme clochée, toutes les saveurs sont préservées. D’un vif mouvement, le tissu est enlevé, l’œuvre est présentée. C’est le buste. Elle le déguste du bout du cil. Ça sent le jazz encore plus fort. Dégustation haut de gamme.

C.J.

 

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Photo: Danièle Pétrès

Hélène Veyssier

Ils disent la menthe, c’est ça oui, c’était l’odeur de la menthe, qui poussait à foison sur les rives.  Mais pas seulement : il y avait mêlée à elle l’odeur de la vase, douceâtre, un peu écœurante, inquiétante,  de ces choses invisibles des fonds de rivière. L’algue, le mou,  l’incertain modifiaient l’odeur verte et franche,  la rendait unique.

L’eau stagnait aux pieds du moulin. C’était là ma campagne, la seule que je connaissais alors, celle que j’aimais,  qui me faisait  attendre pendant les longs hivers. J’en rêvais.  Puis un jour venait le printemps, mon père préparait la voiture, nous nous y entassions, c’étaient les vacances.

De Paris au même âge je ne saurais dire. Une odeur d’enfance c’est celle de la classe quand on y entrait. La craie et l’encre y faisaient bon ménage mais s’apparentaient pour moi aux tables de multiplications difficiles, à la honte souvent de ne pas savoir,  au coin lorsqu’on n’était pas sage. Evocation plus amusante, l’odeur  irritante de l’encaustique  dans notre immeuble. Très ciré l’escalier, presqu’à la limite du piège pour qui n’y prenait garde. Mais la gardienne, elle, y tenait à ce  brillant, à ce lustre.  Omniprésente omnipotente, lorsque nous rentrions elle suivait des yeux  nos souliers : « paillasson ! » ordonnait-elle à pleine voix, et c’est à peine si dans le hall elle ne nous forçait pas à nous déchausser.

Bref, bien contente aux vacances de quitter Paris. Dès la porte d’Italie, j’ouvrais la vitre de l’auto, je humais.

H.V.

356421Jean-Marc Garriga

A bord du Djebel-Amour

Il y avait beaucoup de monde sur l’étroite passerelle du paquebot, mais il se mit sur le côté pour laisser un passage aux autres passagers qui montaient à bord. Bien que bousculé par les familles agacées et leurs bagages, il prit le temps de se retourner et de lancer un dernier regard à Alger la Blanche.

Il respira profondément pour emmagasiner l’air chaud au plus profond de ses poumons. Il pensait qu’il parviendrait à conserver quelques centimètres cubes de cet air jusqu’à Marseille. Il se disait qu’ensuite, il pourrait à loisir, en expirant avec toute la force de ses quinze ans, raviver cette essence qu’il aurait précieusement conservée. Pour se souvenir.

C’était un assemblage subtil de figue cuite au soleil, de sable du Sahara, et du parfum épicé de la viande de mouton dans la grande marmite noire de la grand-mère, quand elle la laissait des heures sur le petit feu et qu’elle se répandait dans un jus épais, couleur rouille, où surnageaient des carottes et des pois-chiches.

Et les fèves ? Y aurait-t-il des fèves en France ? Ces fèves fraîches dans un cornet de papier-journal qu’on achetait en sortant du lycée, à l’ombre des platanes de la place Carnot. On les croquait après les avoir tapotées au creux de la main où le vieil Arabe avait versé un peu de sel.

En reprenant sa place dans la file des passagers, il comprit que non. Il n’y aurait plus jamais les fèves ou les figues. Le cousin Marcel, qui était parti travailler à Clermont-Ferrand, le lui avait dit quand il était revenu l’été dernier. « Tu sais, la France, ça ne sent rien. »

La tête baissée, les yeux pétillants de tristesse, il pénétra dans le pont inférieur du Djebel-Amour.

J-M G.

 

P1000105Véronique Dubois

Tu toussotes. Je lève les yeux et je jette un coup d’œil circulaire. Des nez se froncent. En cause, cette odeur de roussi – un peu âcre – que j’ai toujours associée aux feuilles mortes pulvérisées par les roues du tram. (Pourquoi, je ne sais pas, les feuilles n’y sont peut-être pour rien…) Une odeur d’automne, des images d’automne – petits matins brumeux et tapis de feuilles rousses jonchant le sol – qui surgissent parfois à contre-saison. Comme aujourd’hui. Il y a un peu de café torréfié dans ces effluves-là. Juste un soupçon… Tu ne trouves pas ? Non, tu ne trouves pas : de vulgaires émanations de freins qui surchauffent, plutôt… Irritantes pour les voies respiratoires, de surcroît. Voilà ce que tu en penses. Il n’y a pas matière à discussion, pas d’entre-deux : ça empeste, point. J’ai trop d’imagination. Et alors que tu te replonges dans ton bouquin, je referme le mien. En matière d’odeurs, nous ne sommes pas sur la même longueur d’ondes. Là où ton esprit rationnel maintient le cap, le mien dérape. Ça sent aussi le métal, le goudron et le caoutchouc. Il y a plus agréable comme environnement olfactif mais ces odeurs d’aujourd’hui appellent des images d’hier. L’excitation du voyage. Le bateau la nuit. Un quai de gare embrumé. Un train aux sièges en tissu qui pique, qui file à travers la campagne anglaise. Les bâtiments gris et les usines désaffectées de la banlieue. Et puis Londres. Et l’odeur de caoutchouc, comme dans toutes les gares d’alors… Mon tram arrive à destination. Je range mon livre dans mon sac. Curieusement, l’odeur des vieux livres, tu trouves ça plutôt agréable. Et pourtant, cette combinaison de notes d’herbes sèches et d’amande amère, agrémentée d’une petite touche de vanille et d’une pointe d’acidité n’a rien de romantique. Je pourrais te signaler qu’elle n’est due qu’à l’hydrolyse acide : la dégradation des composants chimiques du papier. Mais réduire l’odeur de la nostalgie à de vulgaires composants chimiques me coûte et je mets donc mes connaissances scientifiques en veilleuse.

V.D.

 

P1000121Viviane Clément

C’était le soir surtout que les odeurs prenaient toute leur place. Même l’odeur du café bu au petit matin envahissait le dortoir, pensait-elle. Cachée sous le drap humide, elle en savourait le parfum, elle entendait le bruit des bols entrechoqués, le chuchotement de la cafetière et la voix douce de sa mère.

Elle serrait dans son poing le mouchoir de coton bleu qui sentait bon la lavande. Tous les matins, elle le repassait de sa main, effaçant les plis, le repliant soigneusement en un carré parfait tout comme le fer à repasser qu’on utilisait à la maison. Une odeur de linge propre et mouillé l’envahissait alors et elle entendait le bruit des battoirs sur le linge et le claquement des draps qu’on secoue. Quelquefois une religieuse passait dans le dortoir surveillant le sommeil des petites pensionnaires. Elle entendait le glissement de sa robe sur le sol laissant dans son sillage une odeur d’encens, d’amidon et d’église qui lui rappelaient brusquement la petite chapelle de son village où elle se cachait quand elle était triste ou en colère. C’est là que sa mère était venue la chercher pour la conduire ici. Aujourd’hui elle avait parcouru les rues de la ville avec ses camarades pour la promenade du jeudi. Le trottoir longeait des boutiques aux vitrines embuées. Elle fronçait le nez, curieuse de tous ces remugles qu’elle ne reconnaissait pas. Devant une odeur douceâtre et sucrée elle avait interrogé sa voisine qui lui avait montré l’enseigne de la boulangerie. Jamais elle n’aurait deviné ! Pour elle le pain sentait le bois, le blé, et aussi les corbeilles couvertes de toile. Plus loin, elle avait découvert de vastes bâtiments aux hautes cheminées. Une vapeur noire et épaisse grimpait vers les nuages. La main sur le nez, toutes les filles avaient fui en riant. Elle aussi pourtant, la fumée ne la gênait pas : feu de bois, feu de broussailles, feu dans l’âtre, feu sous la chaudière où cuisent les conserves, non ce qu’elle attendait, c’était le grand coup de mistral qui bouscule et chasse la fumée laissant derrière lui un ciel pur et serein.

 

V.C.

 

 

 

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