Vos textes à partir de « Si un inconnu vous aborde » de Laura Kasischke

Sylvette Labat vous a proposé d’écrire à partir de « Si un inconnu vous aborde », de Laura Kasischke (Page à page, 2017). Nous avons sélectionné 7 textes parmi ceux que nous avons reçu cette semaine. Bonne lecture !

 

Nicole Porterie

Vlan

 

Le refuge offre une vue imprenable.

Quand on y entre aussi : aucun nettoyage depuis des lustres. Mais en tout randonneur sommeille un   scout. Quelqu’un, établi dans la cuisine, transforme le passe plat en pourvoyeur d’ustensiles de ménage, pour ceux qui, restés dans la salle commune défilent, comme mus par une noria.

Devant moi, attendant son tour, un dos musclé porté par des jambes bronzées, évadées de chaussures de grande marque. Une nuque droite, coupe impeccable. Quelque cadre, épris d ‘air pur ? Entrainement avant une ascension prestigieuse ? Ça existe.

Pour lui ce sera une éponge. Je m’ avance à sa suite, prête à prendre ce qui me revient. Mais voilà qu’il ne bouge pas ! Il fait demi tour tenant au bout des doigts « la chose »,  qu’il me tend avec une moue dégoûtée, comme on refile la patate chaude.

Le pire est à venir : je vais la prendre, l’éponge !

«Pauvre fille ! Tu passes pour une intello ! Tu en as lu des trucs : Simone de Beauvoir, Gisèle Halimi, la « domination masculine », tout le tintoin ! A quoi ça sert, si à la première occasion ça reste coincé au cerveau ?

L’éponge ? J’aurais dû la  plaquer sur sa gueule de communiant aux neurones congelés dans des «laisse mon chéri, je vais le faire», votant à gauche, ça se pourrait !

Combien d’années, de siècles pour laver mes gènes de prétendues dispositions ménagères ? C’ est grave ! je vous le dis, c’est grave ! »

La table profite de ma colère : propre elle est !

Le soir descend. Le ciel est beau à pleurer. Le lac scintille. Une vraie gravure !

N.P.

Karine Salgas

Le noyau

 

Tu es sur le balcon, chez tes parents. Tu as dans ta main une poignée d’olives, et, sans doute par nostalgie de l’enfance que tu quittes, tu craches les noyaux, plus bas, sur le trottoir de l’avenue.

L’un d’eux rebondit devant un passant qui lève le nez, te repère, sourit.

Il porte une guitare sur son dos, et un chapeau qu’il enlève d’un geste élégant pour te saluer.

Vous commencez à parler. Tu descends le rejoindre.

Son regard donne confiance. Tu te sens libre, tu as 18 ans, tu viens d’avoir ton permis. Quand il te demande un service, tu n’hésites presque pas à dire oui.

Il faudrait amener une voiture, à Canet, sur le parking du port. Il a promis de la rendre à un ami, mais doit prendre un train.

Il te remercie.

Tu montes dans la 4L. Il te montre comment passer les vitesses. Il te remercie encore.

Tu roules vers la mer. La vie a un goût d’aventure. Tu es sans peurs. Tu glisses en longeant le rivage dans le crépuscule bleu.

Tu te gares sur le parking et rejoins le café où tu remets les clés au barman comme convenu.

Tu décides de rester un peu. Tu sirotes avec délice une bière très fraîche. Il te faut trouver un moyen pour rentrer. À côté de toi, un homme pâle, aux yeux obscurs, mais tendres, à voix basse, te murmure : salut.

Plus tard, vous éclatez d’un rire incandescent, pulvérisé sous la lune.

Beaucoup plus tard, un de tes enfants te demande de raconter LA rencontre.

Tu réponds : tout a commencé par un simple noyau.

K.S.

Sandrine Perron

 

Quelle chance se dit Lily, que cet homme fabuleux ai osé l’aborder. Dès leurs premiers échanges, ça avait été une évidence, une connivence née, Lily n’avait jamais connu ça.

Mais brusquement, il se leva, posa une boite sur la table, émit un faible ‘désolé’ et partit en courant.

Interloquée, Lily ne bougea pas. La déception au cœur, Elle songea à s’en aller en laissant là la boite, mais la curiosité la rattrapa, que contenait-elle?

Elle commença à décoller un bout de ruban mais s’arrêta. Et si c’était quelque chose de dangereux? Après tout, elle ne le connaissait que depuis quelques heures cet homme soit-disant fabuleux, et si c’était une arme? Ou une bombe? Elle colla son oreille contre la boite mais n’entendit pas le tic-tac caractéristique mais peut-être n’était-ce qu’un cliché et que les vraies bombes étaient silencieuses. Une autre pensée lui traversa l’esprit, et si c’était l’arme d’un crime? Si l’homme avait voulu se débarrasser d’un objet compromettant? Ou si c’était un poison sournois qui empoisonnait quiconque le touchait, ou un gaz toxique qui se libérerait dès qu’elle ouvrirait la boite.

Lily laissa échapper son angoisse dans un cri, puis se reprit. Elle envisageait souvent le pire, sans doute par peur de croire au meilleur, mais là, il fallait agir.

Elle  ouvrit la boite et éclata en sanglots.

Son père à son bras, Lily s’avançait vers la mairie. A l’intérieur, l’homme de sa vie l’attendait.

Tout ce bonheur grâce à une rose se dit Lily, une jolie rose dans une jolie boite.

S.P.

 

Julie Briand

Commerce de proximité

 

Mariette avance à petits pas vers le supermarché. Elle aime la musique, les visages et les chariots qui déambulent, les étalages garnis et les nouveautés. La vie est douce, colorée et en promotion.

Ce bout de réalité lui suffit. Elle n’ose plus aller au-delà. La télévision le fait pour elle.

Ses tomates et son cordon bleu dans le panier, elle va dire bonjour au revoir en payant, et la parenthèse animée se fermera jusqu’à demain.

Le caissier est un grand roux aux taches de rousseur. Il tourne la tête à droite et à gauche, avant de se pencher vers elle.

– Madame, pouvez-vous approcher? J’ai quelque chose de confidentiel à vous dire.

Mariette sursaute. On ne lui a pas adressé de mots personnels depuis si longtemps.

Elle s’avance.

– Madame, vos tomates… Elles ne sont pas saines. Il y a un risque d’intoxication.

– Vous êtes certain ? Mais j’en ai besoin.

– J’ai vu les caisses de livraison et je n’ai pas confiance. Vous devriez les prendre ailleurs. Le primeur en face surveille bien mieux l’origine de ses produits. Enfin, c’est vous qui voyez bien sûr.

Le cœur de Mariette s’accélère. Les tomates ne l’inquiètent pas autant que le grand roux, pas autant que la menace vers laquelle il l’oblige à avancer.

Si elle le défie, il lui en voudra, et la suivra jusque chez elle.

Si elle lui obéit, elle va devoir traverser la rue et rentrer dans la boutique sombre. Les tomates seront chères.

– D’accord merci, elle murmure.

Elle sort avec son cordon bleu, ses pas sont tout petits.

J.B.

Dorothée Chaoui-Derieux

Poste restante

 

Elle est seule sur le quai. De longs cheveux bruns, des vêtements amples qui masquent à peine sa fragilité. Nos regards se croisent l’espace de quelques secondes. Son visage s’anime, elle se met en mouvement.

Vendredi soir. Je pars retrouver les miens partis plus tôt en vacances. Je veux juste poser ma tête contre la fenêtre et me laisser bercer jusqu’à l’arrivée. La foule se presse pour monter, chacun ignore l’autre. Jusqu’à cette femme dont le regard perdu me dévisage. Et m’envisage comme son salut.

Elle a promis de faire le trajet pour lui remettre cette lettre. Elle ne peut pas, elle ne veut plus.

Je suis seul. Pour tout bagage mon sac de travail. Ce n’est pas cette lettre qui m’encombrera, ni ne perturbera mon sommeil.

Elle devait la retrouver sur le quai, un arrêt avant le mien. Elle a donné le numéro de la voiture, je la reconnaîtrai, elles sont jumelles.

Je n’aurai qu’à mettre l’alarme de mon téléphone cinq minutes plus tôt, je serai moins chiffonné à l’arrivée.

« Votre attention s’il vous plaît. En raison d’un incident caténaire, notre train doit emprunter un nouvel itinéraire. Seul le terminus sera desservi. Des navettes seront mises à votre disposition pour rejoindre les autres gares. »

Dix ans que je fais ce trajet tous les vendredis soirs, juillet et août. Dix ans que je transporte une enveloppe toujours cachetée, dans l’espoir de la rendre à cette femme ou à sa jumelle.

Dix ans qu’une femme schizophrène est fâchée avec sa double épistolaire.

J.B.

 

Isabelle Vilain

Négligence

 

Les inconnus qui vous abordent en rue le font souvent pour demander l’heure, le chemin vers la gare parce qu’ils sont égarés malgré les progrès de la technologie moderne et la généralisation du G.P.S. censé nous guider partout où nous allons : ce sont des gens inquiets d’être en retard à leur rendez-vous, de rater leur train, des gens perdus.

L’homme qui m’arrêta ce matin-là sur le chemin de halage alors que je promenais le chien, ce chien si vieux que je devais parfois lui flanquer un coup de pied dans les fesses pour le décider à reprendre sa marche, cet homme sorti de nulle part ne ressemblait en rien aux inconnus qui vous abordent dans la rue. Il ne me fit pas peur cependant, et d’ailleurs le chien frotta son museau contre sa jambe, ce qui nous rassura tous trois.

« Je vous en supplie, dites à Hélène que je l’aime, que je ne peux vivre sans elle » me dit-il. Je pensais qu’il délirait et je pressai le pas en tirant sur la laisse du chien, mais l’homme me suivit, insistant, suppliant encore. Il semblait à bout de force, c’est à peine s’il tenait debout. Sa voix était claire  : « Aidez-moi, criait-il, j’ai besoin d’elle, il n’y a que vous qui puissiez la faire revenir ». Il glissa un bout de papier dans ma main libre.

« Prenez-en soin » et il disparut.

C’était un fou, un illuminé, un spectre. Je suis rentrée chez moi et j’ai tout oublié.

Aujourd’hui, ce mot négligé a surgi d’entre les pages d’un roman abandonné.

C’était une lettre d’amour.

Avais-je tout gâché ?

I.V.

Pierre-Yves Bolus

L’aéroport

 

Octobre 2001. C’est la première fois que je reprends l’avion depuis les attentats de New-York. L’atmosphère est étrange dans le hall des départs à Roissy. Les militaires patrouillent. Les gens se regardent, la méfiance règne. Je suis à l’avance, comme d’habitude. Devant les longues queues de passagers inquiets aux portiques de sécurité, sur un banc, j’attends que l’heure passe. Un homme s’approche de moi avec un chariot rempli de bagages. « Excuse me? Could you keep an eye on this while I go to the bathroom?». Qu’est-ce que ce type me veut! Pourquoi me confie-t-il ses bagages? C’est suspect. Je ne peux pas. C’est impossible. « I can not do this! Sorry ».

Il n’a pas pris le temps d’écouter ma réponse, il a filé. Je suis assis devant ses bagages. Je regarde autour de moi, il n’y a plus personne. Où sont les militaires, les passagers? Je me vois arrêté, enfermé avant d’avoir pu me justifier. Et si je me sauvais? Non c’est insensé! Les caméras de surveillance m’observent, si les bagages explosent ma fuite sera prise pour de la complicité. A moins que je n’ouvre les valises pour voir ce qu’elles contiennent. Et si le gars revient et me voit fouiller ses effets. Je ne sais pas quoi faire. La panique s’installe. Je pourrais pousser le chariot jusqu’aux toilettes, mais je risque d’y laisser mes empreintes. Me voilà paralysé sur mon banc. Mes mains tremblent. Je me lève. Je m’apprête à crier au moment où j’entends derrière moi « Thanks a lot Sir! Have a nice day ». Mais de rien, vraiment! « You’re welcome! »

P-Y. B.

Crédits photographiques: DP

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