Inez Baranay: l’écriture sans frontières

Lors de la conférence internationale sur l’écriture créative qui s’est déroulée les 23 et 24 septembre à Turin, Inez Baranay a rejoint l’EACWP (Association Européenne des Programmes d’Écriture Créative). Voici, traduit en français par Louise Muller pour l’Inventoire, un parcours de vie et d’écriture hors norme.

Inez Baranay

Voici comment, quand on me le demande, je me présente : « Je suis une écrivaine de langue anglaise, de nationalité australienne, d’origine hongroise, issue d’une culture transnationale et possédant un tempérament cosmopolite. » À ceci, j’ajouterai ma résidence actuelle en Turquie, et la nationalité hongroise que j’ai fraîchement acquise.

Je suis née à Naples en Italie de parents hongrois, et j’ai grandi principalement à Sydney. Comme de nombreux écrivains, j’étais une lectrice avide étant enfant, et j’ai su dès un âge précoce que je serai écrivain.

Je suis donc tout d’abord auteur, écrivain de fiction principalement, de romans surtout. J’écrivais déjà depuis longtemps quand, à la fin des années 80, j’ai été engagée pour enseigner l’écriture créative dans une université de Sydney, où j’ai vécu la plupart des 40 premières années de ma vie (à l’époque, l’idée que l’on puisse aller à l’école pour devenir écrivain n’existait pas ; la pratique de l’écriture était à l’opposé de l’école de la vie.)

En 1992, j’ai quitté Sydney pour une mission de bénévolat en Papouasie-Nouvelle-Guinée, puis j’ai vécu une dizaine d’années dans le Queensland, l’État du Soleil du Nord-Est de l’Australie. J’enseignais l’écriture depuis de nombreuses années à l’université de Griffith quand j’ai soutenu mon doctorat. J’habitais alors sur une plage de la Côte d’Or du Queensland.

Quand j’ai quitté l’Australie en 2007, c’était pour suivre le Binger Film Lab d’Amsterdam pendant 5 mois, pour écrire un scénario, puis j’ai pu profiter d’une résidence d’écrivain à Rome pendant 6 mois pour écrire mes mémoires. Suivirent plusieurs années de voyage sans attaches, alors que je circulais entre l’Europe, l’Inde, et les États-Unis, entre résidences d’écriture et locations de courte durée.

Le dernier roman que j’ai écrit quand je vivais en Australie, With The Tiger (Avec le Tigre) a été traduit en turc, après une rencontre avec un auteur stambouliote lors d’une retraite d’écriture aux États-Unis en 2008. Quand j’ai été invitée à Istanbul pour la publication de cette traduction en 2011, je n’avais pas d’adresse fixe. J’étais revenue temporairement en Australie, et je m’étais aperçue que je ne souhaitais plus y vivre, dans un pays où le destin de la plupart des auteurs qui ne rencontrent pas un énorme succès est d’enseigner l’écriture créative dans des universités sans subventions, démoralisées, dégénérées.

La seule manière pour moi d’enseigner l’écriture créative était auprès de personnes dont la première langue n’était pas l’anglais. J’avais développé pendant des années une fascination pour l’anglais mondial et ses variantes : la malléabilité et la flexibilité de l’anglais et la manière dont tous ceux qui le parlent lui donnent une nouvelle vie. J’écrivais et parlais souvent de cela, et j’avais enseigné l’écriture créative à de jeunes étudiantes de Chennai en Inde.

C’est un des nombreux voyages que j’ai effectués en Inde depuis 1980. J’aimerais écrire un livre là-dessus un jour. Le roman dont j’ai parlé, With The TIger est un de mes trois livres publiés en 1ère édition en Inde. C’est une réécriture contemporaine du roman de Somerset Maugham, The Razor’s Edge (Le fil du rasoir, 1944).

En 2006, j’ai fait un voyage en Europe, et un nouveau s’y est créé : mes deux derniers romans se passent sur ce continent (Amsterdam avec des vampires, Berlin avec des fantômes).

Donc, invitée à Istanbul pour ma traduction en turc, je suis tombée amoureuse de cette ville et j’ai décidé d’y rester. De nouveaux projets d’écriture ont saisi mon imagination. Pour vivre, j’ai commencé à faire de la correction et j’avais pour projet d’introduire l’enseignement de l’écriture créative en anglais dans les études d’anglais comme langue étrangère.

Ce projet n’eut pourtant pas de succès. On m’offrit un travail d’enseignement de la littérature australienne dans l’université de Çanakkale, une jolie petite ville historique sur les bords du détroit des Dardanelles. La ville est proche de la péninsule de Gallipolli, un lieu important dans la mythologie nationale australienne pour son rôle dans la 1ère guerre mondiale.

J’y vis donc depuis 2014. Je soutiens l’idée (et j’ai beaucoup écrit à ce sujet) que la langue anglaise n’a pas de nationalité, et qu’il n’y a pas d’autorité centrale pour juger d’un usage correct ou incorrect.

J’ai par exemple écrit :

Je m’étonnais étant enfant de la multiplicité des langues anglaises, et j’essayais de comprendre pourquoi ; d’une manière différente, j’insiste aujourd’hui sur le fait que l’anglais n’est pas une simple langue (il est intéressant de voir l’outrage causé quand on énonce l’idée qu’il n’y a pas simplement une seule version correcte).

On parlait différemment dans les banlieues ouvrières de mon enfance que dans les classieuses écoles privées que j’ai fréquentées une partie de ma scolarité ; l’accent était différent même entre les hongrois et les parents d’enfants immigrés d’autres pays ; il y avait la manière de parler de la chaîne ABC dans les téléviseurs des foyers australiens et la diction chaloupée des transistors qui crachaient courses de chevaux et matchs de foot dans la rue, écoutés attentivement par ceux qui pariaient, des hommes en débardeur qui lavaient les voitures. Bien sûr il s’agit ici de différences de classe aussi bien que d’origine ethnique, mais acquérir ces différents vocabulaires demande un bon bout de temps.

Nous vivons tous environnés de différents niveaux et types d’anglais. C’est la deuxième langue la plus parlée au monde et je suis constamment frappée par ses variations, sa flexibilité, ses néologismes.

J’adore vivre en anglais ; cette langue est mon foyer. J’aime tous ses registres et ses accents. J’aime les niveaux, la variété, la ductilité de l’anglais. J’aime son utilisation par des écrivains d’origines culturelle et linguistique si différentes.

Je n’enseigne pas en ce moment l’écriture créative, mais quand j’ai découvert l’EACWP et la Scuola Holden, j’ai senti ce désir profond d’en savoir plus et d’y participer. J’ai l’impression que j’ai beaucoup de choses à apprendre ici, et je sens que mon travail, tant sur la pédagogie que sur l’écriture, et même la combinaison des deux, en sera nourri.

Propos recueillis par Louise Muller

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