Vos textes à partir du roman: « Roissy » de Tiffany Tavernier (1/2)

Il y a 3 semaines, Solange de Fréminville vous a proposé d’écrire à partir du roman de Tiffany Tavernier, Roissy (Sabine Wespieser, 2018). Parmi tous les textes reçus, nous en avons sélectionné 9, publiés en deux posts. Un grand merci à tous de votre belle participation!

Pierre Schwaab

Egos égaux

Tu bois quoi, biche?

Je note : Pourquoi ajouter biche?

Elle répond une Suze en zieutant longuement par-dessus l’épaule de son mari. Elle veut être sûre. Puis elle chuchote à son oreille.

Il la pousse doucement du coude avant de se tourner vers moi.

Pardon, vous savez que vous ressemblez à… Il cherche le nom. Cet écrivain… Il regarde sa femme. Si, ce type… Celui qui a écrit Le miroir du jeu et aussi le scénario du film Egos égaux. L’histoire d’un clone dont le double n’est pas l’original…

Je viens ici pour me désaltérer, pas pour m’étaler.

Connais pas. Ni lu, ni vu. Même si je vis à Lyon, je prends l’accent du midi. Désolé.

Mon demi sur mes lèvres tente de cacher mon visage. Ici, je ne suis qu’oreilles prêtes à glaner les pépites.

Dès son entrée je fus certain qu’il détruirait tout. Lui me repéra au premier scan de la salle. Avec sa femme, une brune bronzée caramel, ils se sont installés au comptoir, à ma gauche. Je suis là pour écouter ceux qui ont un territoire, un quartier, une langue… Comme ceux qui, parfois, s’expriment ainsi : Pas une ride n’est apparue sur mes rêves ! ou : Gagné en surfant sur la diagonale du Strike ! Superbes, non?

Biche me fixe… Cette fois, c’est elle qui la ramène.

Je n’entends plus les discussions de la salle, terrain de chasse des expressions qui me plaisent. Avec ce couple trop curieux tout est foutu, plus personne ne sera réel.

On m’la fait pas, même regard ! Même voix ! Elle gueule. Vous êtes…      

Pitié ! Un double émoi surgit de mon cœur.

P.S.

J. Maurisse

Il y a longtemps que je ne sens plus l’odeur fétide qui s’est incrustée ici, dans mon banc vermoulu – ni l’alcool. La foule qui passe sur le trottoir les emporte et me jette au visage des fulgurances criardes. Et son indifférence.

Lui, la cinquantaine, il cherche son chemin. J’emprunte son corps pour quelque pas. Pour lui ressembler. Il est tout ce que je n’étais pas. Quelque chose émane de ses yeux écarquillés, de la force, de la générosité aussi. J’aurais beaucoup aimé ça, être généreux.

Là, c’est un adolescent sur son skateboard… casquette d’Américain, sweatshirt trop grand pour moi, baskets… je fonce, je slalome. Je n’ai peur de rien… depuis longtemps…

Mais aller vite, à quoi bon ? 

Aller… ? Où ?

Et surtout, cette jeunesse, qu’est-ce que j’en ferais ? Toute une vie à recommencer…

Enfin ! la voilà qui s’avance comme sur un podium. Ponctuelle, tous les soirs. J’emboîte son pas, me faufile dans sa peau.

Elle, c’est mon luxe, mon dessert du jour, avant ma dernière gorgée…

Je suis légère, je me cambre et me pavane, conquérante sur mes hauts talons. On me regarde, on me désire.

La beauté… pour tout dire, ça me fait un peu mal. Au fond, ça ne veut plus rien dire pour moi…

… comme rien d’autre d’ailleurs, depuis que j’ai élu domicile sur mon banc, mon ancrage, depuis que l’hiver est là, depuis que l’odeur, mon odeur, me manque. C’est tout ce qui me restait de moi.

Parce qu’ils me l’ont volée, ils m’ont tout pris, ces autres moi-même pour quelque pas sur mon trottoir. Ces imposteurs.

J.M.

Catherine Delamare

Dans la salle d’attente

… « Je colle mes mains à mes lèvres et je lance vers le ciel des sifflements profonds. J’attends quelques secondes et j’entends, dans le lointain, un son aigu. La réponse de l’oiseau. J’ai appris le langage de l’oiseau à bec jaune. Selon la saison et l’heure de la journée, je sais ce qu’il me dit. S’il est seul. Si la saison des pluies sera en avance. Si la forêt brule au nord. Je suis allé souvent là-bas. Je vais y retourner. Apprendre le langage de l’ibis rouge. On dit que son cri résonne dans l’oreille longtemps. On dit qu’il suffit de fermer les yeux pour l’entendre les nuits de pleine lune. Vous pouvez fermer vos yeux, jamais vous ne verrez ce que je vois moi quand je ferme les miens. Essayer, essayez tout de même, fermez vos yeux… et écoutez… »

Ces gens je ne les connais pas. Pourtant, ils jouent le jeu. Tous essaient d’imaginer ce que je viens de décrire. Une salle d’attente et le besoin de combler la vacuité des minutes avec des images colorées. Tous ferment les yeux. Dociles et sérieux.

« Gardez vos yeux fermés. Ecoutez… »

Ça me plait de les voir. Ce pouvoir que j’ai sur eux me grise. Imaginer les images qui défilent dans leur tête rempli ma journée d’une douce énergie.

Un enfant a gardé les yeux ouverts. Il me fixe. Son regard me dit qu’il a compris. Qu’il sait, lui. Je lui fais signe de se taire. Il me sourit. Alors je quitte la salle d’attente sur la pointe des pieds. C’est lui qui racontera la suite de l’histoire. Mais certainement pas la fin.

C.D.

Lysiane Panighini

Le lac Daumesnil

Je pousse le landau avec précaution. Le bébé dort et je le regarde tendrement.

Jeanne ne fit aucune objection à ce que j’emmène sa fille prendre l’air autour du lac Daumesnil.

Des enfants jouent. Assises, les mères discutent, racontent les premières dents, la première marche, la première nuit sans couche.

Je m’approche. L’enfant emprunté suffisant à me légitimer, elles s’écartent et me proposent une place. Le besoin d’incarner cette mère que je ne suis pas, s’est imposé à moi ce matin. Viscéralement.

Ce rôle, je l’ai tant rêvé que sans difficulté je raconte mon accouchement, les nuits blanches, les régurgitations, la bronchiolite. Je papote, m’esclaffe et m’extasie avec elles. J’ajoute des détails, j’enjolive. Les faux souvenirs m’étourdissent. Je mets le ton, je glousse, je ricane. Mon timbre de voix est plus aigu, je ne le reconnais pas.

Je m’enfonce sur le terrain boueux du mensonge, de la mystification et je m’en délecte.

C’est mon histoire, je la crois, je la vis dans ma chair. Rien ne m’arrête et j’invente le futur.

— Non pas de nourrice, je la garde jusqu’à ses 3 ans. Peut-être en aurai-je un deuxième.

Sans limite ni frontière, mon imagination s’exalte, la réalité m’échappe. Malgré mon ventre vide, je suis enfin comme elles. Juste un moment. 

Je n’entends pas immédiatement ses cris de bébé affamé. Comme égarée je regarde autour de moi. Je suis seule et n’ai aucun souvenir d’avoir vu les femmes partir. Je dois rentrer.
Je me lève et pousse le landau avec précaution.

L.P.

M Boucher

1989. Mars, mort de mon père.

Mai, j’ai 40 ans.

Juin, je perds mon boulot.

Septembre, nouveau job.

Octobre, un nouvel amour.

1990, guerre d’Irak.

1991 la crise. Dernière arrivée, première partie. Virée en mars.

Le chômage dure. Trop vieille et trop chère. Mes revenus baissent.

Mes deux garçons partent chez leur père.

Je dois quitter mon appartement parisien.

Je vais chez ma mère. Elle ne comprend rien, je fuis.

Je viens vivre chez lui. Je joue à la parfaite épouse. Je poursuis mes recherches.

Il me trompe. Je pars.

Je sonne chez ma soeur. Elle m’accueille généreuse, «OK, dans un mois tu es partie ! » À ce moment-là j’ai 10 francs par jour d’indemnités.

Quatre ans à faire « comme si ».

Se lever tous les matins à 7 heures. Garder le rythme, s’habiller, se maquiller « comme si », entretenir sa forme, éplucher les annonces, envoyer des lettres, téléphoner, se montrer dans  les « réseaux », accepter toutes les missions, se projeter dans des carrières improbables.

Un jour, je m’assois dans un jardin public à côté d’une très jolie et élégante vieille dame. Nous bavardons, entre femmes. Je m’entends dire :

« Mon mari, grand directeur chez Air France, voyage tout le temps. Mes enfants sont aux US avec de bonnes situations. Oh ! Je me rends utile, fais de l’alphabétisation auprès d’émigrés en banlieue. J’apprends à de jeunes mères adolescentes à s’occuper de leurs bébés. Du bénévolat. Je suis des cours d’histoire de l’art, des cours de chinois. Bref, je n’arrête pas ! ».

MB

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