Pierre Ahnne est écrivain et tient un blog littéraire. Cette semaine, il partage un extrait de son article sur le livre de Adèle Haenel, Viser juste,(L’Arche). Vous retrouverez l’intégralité de cet entretien sur le blog pierre-a.fr.
La première originalité et la première force de son texte, c’est le dispositif qu’elle met en place. Des scènes ou des scénarios de séquences se succèdent, souvent très drôles dans le genre grinçant. Elles alternent avec, comme en voix off, leur commentaire, lequel n’est pas vraiment un commentaire. Oh, on n’échappe pas toujours aux discours lourdement explicites ni aux grands mots : « Mettre en rapport les films avec leurs contextes de production est une manière passionnante de faire l’analyse de la construction des langages du pouvoir » ; « On peut faire le lien entre la manière dont nous agit une société (…) et la manière dont nous agissent les principes d’une mise en scène »… Sans parler des trente ou quarante dernières pages, où la vitupération démonstrative devient la seule tonalité.
Abstraction ironique
Oublions-les. L’essentiel, c’est-à-dire la majeure partie du texte, se tient à l’articulation entre récit, théâtre et essai, sans jamais basculer d’un côté ou de l’autre de cette pointe pourtant aiguë. De par cet équilibre même, ce que notre autrice a à dire sur son expérience passe avant tout par l’écriture. Écriture de soi, mise en abyme de manière récurrente à travers diverses métaphores – « Je consulte ce souvenir comme on descend aux archives dans les allées des cold cases à la télé » ; « Comme si j’étais dans un logiciel de modélisation 3D je peux à présent zoomer et dézoomer sur cette scène »… Elle zoome, elle dézoome, et joue avec maestria des personnes et des pronoms. Se désignant d’abord comme un « enfant », au masculin, et redoublant ainsi l’expression de son expulsion hors d’elle-même. Puis, pour nous dire la reconquête progressive de son être profond, recourant çà et là et enfin exclusivement au je ou au prénom retrouvé d’Adèle. Cette dialectique des faux et des vrais moi se fait explicite dans un « insert » glaçant et désopilant : « Sur la scène psychique deux elles-mêmes se regardent en chiens de faïence, l’une apathique, l’autre paniquée. Au premier rang, parmi le gratin des invités, se trouve une troisième elle-même, l’ambassadrice de la norme »…