Brigitte Joseph-Jeanneney : « J’ai appris dans les ateliers à me faire confiance »

Parce qu’elle souhaitait écrire des romans, Brigitte Joseph-Jeanneney a choisi au préalable de suivre un cycle long de formation sur la nouvelle, et deux ateliers plus spécifiques. Depuis, elle a publié pas moins de trois recueils de nouvelles et deux romans. Nous l’avons rencontrée pour comprendre comment elle a intégré ces formations à sa pratique quotidienne de l’écriture.

 

L’Inventoire : Vous avez attendu de ne plus être en activité pour vous mettre à écrire, qu’est-ce qui vous a donné le déclic ?

Brigitte Joseph-Jeanneney : Quand j’ai passé l’agrégation, j’ai préféré l’histoire aux lettres classiques. Mais j’ai écrit un roman à 30 ans, profitant d’un long congé maternité. Ce livre n’a pas été publié et si je le relis aujourd’hui je me dis qu’il ne le méritait pas.

J’ai pris ma retraite dès 62 ans. Parce que j’avais envie depuis longtemps d’écrire de la fiction, sans avoir la disponibilité nécessaire, disponibilité temporelle mais aussi mentale. Il me reste deux dixièmes de vue, c’est peut-être pour ça que j’écris presque tous les jours. Il y a d’autres plaisirs auxquels il me faut renoncer, même si je continue à avoir une vie sociale riche. Je me félicite des nouvelles technologies qui me permettent de dicter, mais aussi d’écouter mon texte, son rythme, ses sonorités. Je mélange la dictée et la frappe.

L’Inventoire : Quel a été votre parcours à Aleph-écriture ?

Brigitte Joseph-Jeanneney : J’ai suivi 2 années du cycle nouvelles. Une année avec Olivier Targowla, une année avec Annette Targowla (2013-14). 3 jours sur le polar (François Joly). Ils ont répondu d’une façon pertinente, à la fois claire, concrète et bienveillante, à beaucoup de mes questions, y compris à celles que je ne me posais que confusément. On peut écrire comme on veut mais il faut avoir conscience des effets produits sur son lecteur, qui peuvent tenir à une virgule !

Jusqu’alors, je n’avais rédigé que des écrits administratifs. L’Aleph m’a réellement mis le pied à l’étrier. Après avoir achevé cinq ou six nouvelles, j’ai voulu réfléchir à ma pratique. J’ai alors suivi l’atelier court de Danièle Pétrès sur Raymond Carver, une révélation quant au style et aux sujets, car je ne connaissais pas cet auteur américain. Quant à l’atelier polar, je l’ai suivi à mi-parcours de la rédaction de mon premier roman, le moment idéal pour être réceptive. J’y ai découvert les « règles d’or » de ce genre littéraire et en même temps le moyen de m’en affranchir. Écrire est devenu pour moi aujourd’hui un métier. Et une drogue !

L’Inventoire :  Qu’apprend-t-on dans un atelier ?

Brigitte Joseph-Jeanneney : On apprend par exemples que le passé composé ce n’est pas comme l’imparfait… que l’effet produit sera différent selon qu’on opte pour je, tu ou il. Qu’on peut suggérer une émotion avec la simple description d’un comportement plutôt qu’avec un monologue intérieur. On apprend comment fabriquer des dialogues, auxquels j’aime recourir dans mes récits. On découvre qu’il faut laisser sa place au lecteur, le laisser lire entre les lignes. Qu’il faut donc pratiquer l’ellipse. Avoir surtout le courage de biffer ! Être concis, dense, surtout dans une nouvelle.

L’Inventoire : Que vous a apporté aussi, personnellement Aleph ?

Brigitte Joseph-Jeanneney : La découverte que j’avais de l’imagination ! Elle est trop souvent brimée dans les études. A l’école, les dissertations remplaçaient très tôt les rédactions. Et encore, à la maison, c’est ma mère qui s’en chargeait parce qu’elle aimait çà ! Ce que j’ai appris personnellement dans les ateliers ? Que je peux me faire confiance. Il faut beaucoup d’orgueil et de modestie à la fois pour oser écrire après tant d’autres ! Se persuader qu’on ne va pas encombrer…

Ce que j’ai vraiment appris c’est qu’en suivant un atelier, on peut se donner confiance en soi et découvrir qu’on a de l’imagination et des souvenirs qui surgissent.

L’Inventoire : Comment avez-vous connu votre premier éditeur ?

Brigitte Joseph-Jeanneney : Par hasard. C’était en 2014, à deux pas de chez moi, dans le treizième arrondissement, je vois une ravissante vitrine consacrée au festival de la correspondance de Grignan, un festival que je connais. J’entre dans la boutique et je rencontre la responsable des éditions Triartis, qui s’avère publier des nouvelles. Elle acceptera très vite de publier un premier recueil des miennes. Non sans me faire bénéficier d’un vrai travail d’éditeur, avec des suggestions utiles.  

L’Inventoire : Aviez-vous écrit votre premier roman Nocturne au Louvre avant ou après d’avoir rencontré l’éditeur Cohen & Cohen ?


Brigitte Joseph-Jeanneney : Je n’ai cherché un éditeur qu’après l’avoir terminé. J’ai d’abord envoyé mon manuscrit aux éditions Le passage, parce que je savais que cette maison avait une collection de romans policiers autour de l’art. Au bout d’un mois, la directrice me téléphone, enthousiaste, mais six mois plus tard, revirement : son adjoint ne le trouve pas assez hard, trop romantique. Par chance, une amie m’entraîne au salon du polar du 13e, j’y rencontre un auteur publié chez Cohen&Cohen, il m’encourage à les contacter. J’ai bien failli ne pas avoir de réponse, car d’une main tremblante j’ai d’abord déposé mon manuscrit dans une poubelle que j’avais confondue avec une boîte à lettres ! 

Stéphane Cohen m’a reçue un mois plus tard, il le prenait si j’acceptais d’enlever certaines longueurs. Ce que je fis volontiers.

L’Inventoire :  Vous aviez écrit les 2 polars avant même d’être éditée ?

Brigitte Joseph-Jeanneney : Non ! Quand j’ai eu l’idée de mon deuxième roman, Dans l’ombre d’Anshoé, consacré à l’art primitif du Gabon, j’ai à nouveau voulu introduire une intrigue à rebondissements, parce que c’est amusant à écrire, et que j’avais l’espoir de convaincre le même éditeur. Heureusement, il était tout à fait d’accord pour le publier, à nouveau il m’a fait deux ou trois suggestions. 

L’Inventoire : Qu’éditent les éditions Cohen&Cohen ?

Brigitte Joseph-Jeanneney : La maison a été créée il y a huit ans par Stéphane et Sandra Cohen. Ils éditent des livres de « beaux-arts », souvent à l’occasion de rétrospectives comme celle du Greco. Reproductions, textes et mises en page sont remarquables. Parallèlement ils publient des romans à suspense consacrés à la création artistique, afin de diffuser dans le grand public un goût pour l’art.

L’Inventoire : Durant votre carrière dans la haute administration, vous avez été 6 ans administratrice générale du Musée du Louvre, votre roman Nocturne au Louvre est-il inspiré de votre expérience ?

Brigitte Joseph-Jeanneney : J’ai puisé dans mes souvenirs. J’avais rencontré au Louvre des gens passionnés par leur métier et dévoués au service public. Je voulais leur rendre hommage, tout en faisant découvrir l’institution de façon romanesque, nullement didactique. J’ai créé des personnages hauts en couleur, avec une intrigue qui démarre par des tableaux qui se décrochent tout seuls la nuit. J’ai évoqué d’autres phénomènes inquiétants dont j’avais été un témoin privilégié.

L’Inventoire : Comment viennent vos nouvelles ?

Brigitte Joseph-Jeanneney :  Des émotions plus que d’idées. Et presque toujours en marchant ! L’élément déclencheur peut être un mot, une phrase saisie au vol. Ce peut être un fait divers (Lèvres rouges), une anecdote dont je fais toute une histoire car je l’estime significative (La pierre à sel). Ou bien une peur, une honte, un souvenir prégnant, une atmosphère qui se met à me hanter (L’offense des jours). Je suis aux aguets de moi-même et des autres.

La nouvelle se prête plus au récit autobiographique que le roman. Je crois parfois découvrir ce que je ne pourrais pas découvrir autrement, ce que par frayeur, par pudeur ou par inertie je ne me suis encore jamais dit.

Je ne savais pas que j’étais habitée à ce point par certains thèmes : la tendresse, la mort, la transmission entre générations. Je suis frappée combien de passé et d’avenir se logent dans l’immédiat, ce qui justifie la « nouvelle-instant ».

Dans les nouvelles, on se met en danger parce qu’on s’expose.

Un danger de luxe ! Écrire me procure un sentiment de liberté inégalable puisqu’il s’agit de fiction.

L’Inventoire : Quels types de livres aimez-vous ?

Brigitte Joseph-Jeanneney : J’ai longtemps fait plus attention à l’histoire qu’au style. Je préférais Zola à Balzac ! J’ai adoré m’identifier à Claude dans le Club des cinq ! J’ai aimé le Comte de Monte-Cristo, Michel Strogoff de Jules Verne, puis Roger Martin du Gard, Giono, Tournier, Simenon. Aujourd’hui je lis surtout des contemporains, comme Nicolas Mathieu, Alice Zeniter ou Gaëlle Josse. J’ai autrefois ressenti trop d’ennui à lire certains livres pour ne pas vouloir que mon lecteur ait envie de tourner chaque page.

L’Inventoire

Brigitte Joseph-Jeanneney s’est formée au roman et à la nouvelle en suivant les cycles longs de formation d’Aleph-écriture. Ancienne élève de l’ENS, elle fut notamment administratrice générale du Musée du Louvre, directrice à la Ville de Paris. Elle a publié entre 2015 et 2018 trois recueils de nouvelles aux éditions Triartis, en 2017 (en 2015, Ça s’appelle aimer, suivi par Lignages en 2016 et Peurs silencieuses en 2018. En 2017, elle publie le polar Nocturne au Louvre chez Cohen & Cohen, puis en 2019 Dans l’ombre d’Anshoë chez le même éditeur.

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