Ecrire à partir de « La Plage » de Marie Nimier

Cette semaine, Juliette Rigondet vous propose d’écrire à partir de La Plage, de Marie Nimier (Gallimard, 2016). Envoyez-nous vos textes (un feuillet standard ou 1500 signes maximum) jusqu’au 1er mars à l’adresse: atelierouvert@inventoire.com

EXTRAIT

« À la sortie des gorges s’ouvre une première plage. Une plage sans urbanité, une mer sans planche à voiles ni bateau de pêche, une mer pour elle-même, la mer, pourrait-on avancer, comme on dit l’espérance ou la vérité, limpide, dépouillée de tout rituel utilitaire, de toute résonance touristique.

Ni cabine ni parasol, pas de flotteur non plus, pas de cri aigu ni de Excusez-moi pour le ballon.

Rien à acheter, rien à vendre (…).

Ici, pas d’odeur d’ambre solaire, de folklore à respecter, de foule à subir.

La plage comme on la rêve, au début de l’été – voilà qui devrait l’aider à reprendre pied (…)

Laissant la dune derrière elle, l’inconnue aborde la dernière crique et reconnaît les pierres laiteuses scellées de mousse rose qu’elle avait photographiées lors de son précédent voyage. Elle est sûre maintenant d’être tout près du but. Bientôt, elle s’allongera dans la grotte et trouvera l’apaisement (…)

C’est incrusté dans la rétine, et ça dure, et ça s’élargit – il y a une serviette étalée près du rocher en forme de baignoire, du linge qui sèche, un tas de bois, enfin tous les signes d’un campement. Il faut bien se rendre à l’évidence : la grotte est occupée.

Contrariée, le mot est trop faible. Elle qui n’a jamais été propriétaire de rien se sent expropriée. (…)

Ils doivent partir, c’est ce qu’elle se répète en se mordant les joues, ils n’ont rien à faire ici.

Elle pense « ils » bien qu’elle n’ait vu pour le moment que la petite dans sa bouée. Pas un instant elle n’a pensé qu’elle pourrait être seule, et elle a raison. Bientôt, la mer se troublera au passage d’une forme sombre. Une forme qui avancera vers la plage, disparaîtra, réapparaîtra, se jouant des vagues avec la grâce des monstres marins. Au moment de toucher le sable s’opérera la métamorphose : c’est un homme qui sortira de l’eau. Un colosse aux cheveux longs, sculpté dans une matière solide. Une force de la nature. »

PROPOSITION

La Plage met en scène une femme qui débarque sur une île, sous un soleil écrasant, le corps et l’esprit endoloris par on ne sait quel chagrin. Elle est venue ici pour rejoindre un lieu où un homme et elle se sont aimés autrefois avant de se quitter. Ce lieu, c’est une plage, si difficile à atteindre qu’elle est toujours déserte.

Elle vient pour être là, et pour y être seule. Seulement, au moment où elle arrive enfin, après avoir bravé la chaleur et la soif, les rochers, une végétation hostile, elle découvre « sa » plage occupée. Un père et une adolescente s’y sont installés.

Je vous propose dans un premier temps de réfléchir à un lieu où votre personnage principal aurait envie de se rendre afin d’y être seul. Il s’attend à y être effectivement seul, soit parce que ce lieu est habituellement désert, soit parce qu’il s’arrange pour qu’il le soit au moment où il y arrivera.

Vous pouvez commencer par planter le décor en quelques lignes, tel que le personnage l’imagine, ou le redécouvre. Précisez ce qu’il s’attend à y trouver ou retrouver, jusqu’au moment où survient cette violente déconvenue : d’autres sont là, avant lui.

Vous pouvez aussi commencer par la découverte déplaisante, qui constitue de toute façon le cœur de votre texte. Qui est là ? Que fait/que font-ils ? Que ressent le personnage principal et que fait-il ?

Vous devez en tout cas dérouler le fil de l’événement de la découverte jusqu’au moment où s’impose, d’une façon ou d’une autre, un nouvel équilibre. Demi-tour ? Affrontement ? Départ ? Cohabitation ?

Je vous suggère d’imaginer ce récit en recourant comme Marie Nimier à une appellation impersonnelle pour désigner l’autre ou les autres : « l’inconnu/e », ou « la jeune femme », « le vieil homme », « l’adolescent », « la bande »…

LECTURE

Marie Nimier est née en 1957. Son premier roman, Sirène (prix de l’Académie française et de la Société des Gens de Lettres), est paru chez Gallimard en 1985. Elle a publié 13 romans depuis, dont La Reine du Silence (Prix Médicis 2004). Elle écrit également des chansons, des pièces de théâtre et des albums pour enfants.

Elle est la fille de l’écrivain Roger Nimier, mort en 1962 dans un accident de voiture. Le père, l’absence du père et les relations père/fille sont des thèmes récurrents dans son œuvre. C’est le cas dans La Plage.

Il s’agit d’un roman très incarné ; le corps y est omniprésent, traduisant les douleurs de l’âme ou, au contraire, sa liberté et sa vigueur. Peut-être est-ce pour laisser plus de place encore aux corps et à ce qu’ils expriment que les personnages principaux, comme « la jeune femme », « le colosse », « la petite », « la plage » ou « l’île » ne sont jamais nommés que de cette manière anonyme. L’auteur fait ainsi mieux ressortir encore les oppositions : une femme frêle et fragilisée par on ne sait quoi exactement, un homme si robuste qu’il est dénommé, dès son apparition, « le colosse » ; les deux adultes, une enfant dont le corps est en pleine mue ; eux, et l’aspect minéral, végétal et aquatique de « la plage » ; ou encore le passé (de cette plage et de cette femme) et le présent.

Marie Nimier dit avoir essayé de donner des prénoms à ses personnages. Mais « ça ne marchait pas ». Les appeler ainsi donnait, trouve-t-elle, « plus de réalité à l’aventure ». Le personnage principal, « la jeune femme », est le plus souvent dénommée « l’inconnue », ce qui ne va pas sans évoquer l’inconnue d’une équation. Marie Nimier a le chic pour « jeter de l’huile sur le feu » et partir, comme l’écrit Christine Ferniot dans Télérama. Elle n’aime pas les explications et laisse le lecteur répondre lui-même aux questions qu’elle suscite – jouir de la liberté permise par les fenêtres qu’elle entrouvre ici et là.

J.R.

Juliette Rigondet est journaliste, notamment pour le magazine « L’Histoire », et auteure. Elle a publié en 2016 « Le Soin de la terre », un récit littéraire aux Éditions Tallandier.

Elle anime des ateliers ouverts en librairie, et des formations à Aleph-écriture, dont: Oser écrire.
Son prochain module se déroulera à partir du 23 avril à Paris.
Son prochain atelier ouvert : le 21 mai à la librairie « Comme un roman ».

 

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